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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 21:45

 

el watan

Oraison pour maison

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le 13.04.13 |

L’Algérie réelle est le ciment de l’Algérie éternelle. Ses racines sont fortement ancrées dans son histoire ancienne, tumultueuse et, par-dessus tout, riche et diverse.

Depuis des décennies, notre pays traverse une crise presqu’existentielle dont les symptômes se manifestent, à divers degrés, dans les domaines économique, politique, identitaire, culturel, spirituel et moral. Ce postulat établi, une question lancinante domine les débats : comment s’en sortir et dans quelle Algérie voulons-nous vivre ?

De nombreux peuples ont déjà été – dans un passé plus ou moins récent –, confrontés à cet écueil. Par un zeste de patriotisme et un travail objectif sur soi, c’est-à-dire à travers le tissu social, les réponses ont bourgeonné tels des arbres dans une prairie. C’est que la solution est à l’intérieur. L’Algérie est la solution de l’Algérie, par ses richesses naturelles, par sa diversité culturelle, par la compétence de ses hommes. Et, ma foi, notre pays ne manque ni d’hommes et de femmes et encore moins de compétences. Jugurtha a défié les Romains et, dans la cité divine, Saint-Augustin a porté haut la spiritualité. Ben M’Hidi, Krim Belkacem et bien d’autres encore ont tenu la dragée haute à la quatrième puissance militaire mondiale de l’époque.

Pas si loin de nous, les Verts ont fait s’agenouiller la terrible équipe de l’ex-RFA en un mémorable match de football. On peut citer également, de nos jours, le professeur Noureddine Mellikechi, qui fait partie du groupe en charge du projet "Curiosity" destiné à inspecter les secrets de la planète Mars. Bien sûr, la liste est loin d’être exhaustive de ces talents et compétences anciennes ou actuelles. Mais comment ne pas évoquer toutes ces personnes, nombreuses, qui ont porté l’Algérie au cœur, et demeurent, sinon bannis, du moins oubliés par l’Algérie officielle, oubliés notamment dans les programmes scolaires au nom d’un nationalisme frelaté ? Parmi ces exclus de la mémoire, figure en bonne et triste place la famille Amrouche, qui a donné trois personnalités d’envergure au pays. Il y a là une saga familiale, déchirante d’émotion, mais porteuse d’une sève gorgée d’admiration.

Les Amrouche constituent une branche dont le destin si singulier est cependant intimement lié à l’histoire contemporaine de l’Algérie. Née dans l’opprobre, la mère, Fadhma Ath Mansour, a longtemps traîné ses guêtres jusqu’à la limite de ses forces. De père inconnu ou refusant de la reconnaître, la petite fille avait ainsi vécu sans affection paternelle et sans cadre familial, passant une enfance difficile, allant de couvent en couvent, des Ath Yenni aux confins d’Ighil Ali. Là, un certain Belkacem Amrouche l’avait épousée. Malgré les affres de l’errance et une immense souffrance, elle avait continué à butiner insatiablement et goulûment, dans la riche tradition kabyle. Un tel nectar a été naturellement transmis à une nombreuse progéniture attachante, passionnée et ouverte sur un monde ingrat et douloureusement changeant.

Au milieu de la fratrie, brillaient deux étoiles incandescentes : Jean El-Mouhoub et Marguerite Taos. L’oralité et l’écriture étaient leurs deux outils de transmission des connaissances, de la mémoire et des convictions. Inaugurant un nouveau cycle du roman algérien par sa plume féminine, Taos avait balisé le chemin par une expression littéraire à voix multiples, se signalant par une série de romans inspirés, Jacinthe noire, Rue des tambourins, L’amant imaginaire, Solitude, ma mère ainsi que son fameux recueil de contes et de poèmes, Le grain magique, Taos avait révélé son talent de conteuse et une tendance à témoigner autant sur une époque que sur la condition féminine. Sur scène, sa voix envoûtante avait porté haut la culture de son pays et le combat de ses congénères. Par ailleurs, dès 1966, elle était devenue l’éminence grise de l’Académie berbère (Ndlr : association parisienne défendant la culture et la langue amazighe).

Quant à El-Mouhoub, journaliste, poète, homme de lettres mais aussi de radio, il apparut vite comme un être aussi surdoué que sa sœur et un esprit à l’engagement sincère. Après les Chants berbères de Kabylie», ayant reflété la dimension universelle de la culture locale, il avait rédigé tout de go son magistral Eternel Jugurtha, introduction au génie africain. C’était, grosso modo, un texte philosophique et humaniste s’inscrivant, avant terme, aux antipodes d’un certain «Discours de Dakar» d’un Sarkozy insultant l’Afrique, peuples et Histoire. Cependant, la grandeur de cette famille lettrée, s’est surtout illustrée dans les prises de position solennelles en faveur de la liberté du peuple algérien à un moment crucial et tandis que d’autres esprits avaient choisi la gloriole et la réussite personnelle qui s’offraient dans la France des Trente Glorieuses. «Pacifiste, il dénonça avec vigueur et inlassablement la féroce répression qui décimait son pays», dixit Krim Belkacem. Par cette conviction sacrée, il joua un rôle important dans la préparation des accords d’Evian ayant conduit à l’autodétermination du peuple algérien. Il avait ainsi tourné le dos à ceux qui avaient «jeté les Algériens hors de toute patrie humaine» pour trouver refuge à Radio Genève. Plus loin, dans ce même poème (Le combat algérien, 1958), il avait martelé : «Ici et maintenant / Nous voulons/ Libres à jamais sous le soleil dans le vent /La pluie ou la neige / Notre patrie : l’Algérie». Hélas, les manuels scolaires ne disent rien aux enfants de ce patriote !

Pourtant, rien n’est plus difficile que d’enterrer une vérité à tout jamais. Bien après la disparition d’El-Mouhoub, Ferhat Abbas témoignait pour l’auteur de Etoile secrète, Cendres et Un Algérien s’adresse aux Français, avec ces mots éloquents : «Nous qui croyons en Dieu, nous pensons que notre ami est toujours parmi nous : c’est pourquoi nous sommes sûrs qu’il n’y a qu’une seule manière d’honorer sa mémoire : rester fidèles à son idéal de paix et de fraternité humaine et agir pour que prospère, dans les meilleures conditions une Algérie réconciliée avec elle-même.» Aujourd’hui, nous voici donc à découvrir, ou à redécouvrir, la vraie famille Amrouche telle qu’elle est et doit être perçue : une fierté algérienne !

Par son caractère populiste, jetant l’anathème sur les hommes et les femmes ayant fait fi de la pensée unique, l’Etat algérien, arrogant dépositaire de l’histoire officielle, a mis le couvercle sur des noms, des lieux et des événements influents. Toute honte bue, le fleuve a été détourné, pour paraphraser Rachid Mimouni. Mais, pas pour longtemps. Il y a des méandres impossibles à traverser, trop étroits, comme il y a des mensonges indigestes, aigres, impossibles à avaler. Ceci dit, Dieu ,dans son immense générosité, a gratifié notre terre de joyaux naturels extraordinaires. Aussi, la main de l’homme en a pétri des «créations à résonnance humaine et de civilisation». Par-ci, le Tombeau dit de la Chrétienne. Par-là, le mausolée de Medghacen. Par-là, La Casbah. Des jardins, des parfums et des couleurs. Ailleurs, des villages encore parés de leur beauté et traditions… Et si la liste n’est pas exhaustive, il y a aussi un effrayant constat qui peut donner l’ulcère et de violentes nausées : tous nos vestiges tombent en décrépitude. Un par un.

Voilà donc une sous-culture destructrice qui nous poursuit, jusque dans nos souvenirs personnels, archives manuscrites et photographiques. Cette hémorragie finit par amputer les lieux de patrimoine et de mémoire en concassant le réel et l’authentique. Ainsi, c’est bien la légende et la manipulation qui feront école et seront des repères incontournables pour des âmes perdues ! Que reste-t-il de l’artisanat et des arts traditionnels ? Peintures, poteries, tatouages ? Que reste-t-il des maisons d’Abane Ramdane et de Didouche Mourad ? Quel est l’état de santé de nos oasis ? Que reste-t-il des ruines de la Qalâa des Beni-Hammad, des cités d’Achir et de Tahert ? N’est-il pas vrai que de nombreux monuments dédiés aux martyrs sont souillés sans que cela n’émeuve personne ?! Jusqu’à quand laissera-t-on faire, en toute impunité, les prédateurs des vieilles monnaies et autres pièces archéologiques ?

Un insupportable spectacle d’abandon meuble et gangrène le paysage. Et le patrimoine, matériel et immatériel, se trouve déclassé par la grâce d’une amnésie scélérate. Ce plongeon vertigineux laisse pantois et déroge grandement à la construction paisible d’une nation souveraine et prospère. Les lieux d’histoire qui parsèment les quatre coins de notre pays représentent un véritable musée à ciel ouvert, implanté au milieu d’une nature luxuriante. L’Unesco, dont les efforts pour la préservation du patrimoine sont louables, mérite bien un encouragement attentif, franc, ici et maintenant. La culture, les vestiges, l’histoire et le patrimoine sont autant de vocables formant un même projet : réconcilier les Algériens avec eux-mêmes, seul remède contre la violence et la décadence. Comment parler de notre histoire si les vestiges du passé sont mis quelques pieds sous terre ? Questions à deux dinars : que serait la Chine sans sa muraille ? Que serait Paris sans la tour Eiffel et le château de Versailles ? Que serait Rome sans son Colisée et la fontaine de Trévi ? Mais, passons…

Naturellement, Tlemcen a besoin de Lalla Setti et la maison de Mohammed Dib. Bejaïa a besoin du mausolée de Yemma Gouraya et de la maison des Amrouche. Oran a besoin de Santa Cruz et de la maison de Zabana. Sétif a besoin de Aïn Fouara et de la pharmacie de Ferhat Abbas… Toutes les villes et provinces d’Algérie ont le devoir chauvin de restaurer, préserver et transmettre leur patrimoine où le souffle de l’histoire reste fort et permanent. Pépinière d’hommes actifs au génie indéniable, l’Algérie doit se tourner vers elle-même pour puiser la force et la fierté d’exister et faire face au désenchantement terrible qui secoue le tissu social. De par le monde entier, autour des lieux de Mémoire et d’Histoire, fleurissent des leviers économiques fructueux, générateurs de richesse et de convivialité. Les pyramides d’Egypte, la cité Machu Picchu au Pérou, en sont des exemples édifiants qui mêlent la mémoire à la rentabilité et aux bénéfices. Multiple, riche et belle, l’Algérie qui se targue de rendre hommage à ses meilleurs enfants, en valorisant leurs œuvres et leurs traces, doit dépoussiérer ses archives dans un élan de cohérence et d’ouverture.

Actuellement, la maison des Amrouche à Ighil Ali, se trouve au cœur d’un conflit lamentable entraînant un chagrin collectif. Elle mérite un sursaut d’orgueil porté par la scène publique et une prise en charge effective de l’Etat, légitime garant d’une filiation solide avec ses racines et dont le prochain rayonnement serait profitable à l’Algérie entière. Un sincère hommage à cette famille ne serait pas de trop pour un Etat sûr de lui, fier de son passé et jaloux de ses richesses. Détourner le regard est un rabaissement moral irresponsable. Cette maison est aussi un monument culturel qui demeure – j’en suis profondément persuadé –, habitée par les âmes des siens qui attendent, patiemment, une évocation pleine de reconnaissance et un regard empreint d’affection.

Tarik Djerroud. Ecrivain

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