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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 21:06


« Les Egyptiens se sont toujours comportés en tuteurs sous le masque du grand frère »

Le Commandant Azzedine et les relations entre l’Égypte et l’Algérie

« Les Egyptiens se sont toujours comportés en tuteurs sous le masque du grand frère »

Je crois que c’est un poète italien qui disait que « l’histoire est utile non pour parcourir le passé mais pour y lire l’avenir ». Il y a du vrai dans cette réflexion et sans doute est-ce pour cela qu’il n’y a pas quelque chose qui se passe dans la vie courante sans que je n’aille chercher, dans l’histoire, des éléments de réponse aux questions que cette actualité suscite.



C’est la raison pour laquelle j’aime l’histoire. Elle vient au secours des défaillances du rationnel. Elle aide à la compréhension des situations les plus complexes. Elle explique encore plus qu’elle ne raconte. Ces dernières semaines, nous avons été les témoins d’événements qui ont apostrophé le passé avec les phases de qualification de l’équipe nationale de football pour la CAN et la Coupe du monde. Ils l’ont interpellé d’abord pour démystifier et démythifier une prétendue fraternité qui nous liait avec l’Etat et le pouvoir égyptiens, une concorde au destin d’une bulle de savon qui n’a pas résisté à une banale compétition sportive.

J’ai toujours appris que la politique est gouvernance et qu’elle consiste en l’organisation des pouvoirs et la gestion des affaires publiques. Je sais également qu’elle est la sœur aînée de la diplomatie, qui concerne, elle, la conduite des relations entre Etats. Mais je sais surtout que comme chacun est comptable du bonheur des siens, chaque dirigeant est tout aussi comptable du bonheur de son peuple. Aussi je m’interroge : quel est, dans les deux siècles précédents, le pays de la sphère géohistorique improprement appelée du reste « arabo-musulmane » qui a connu une invasion aussi terrible que la conquête génocidaire française et la colonisation déprédatrice de l’Algérie ? Quel est le pays de ce même continuum qui a mené, durant sept ans et demi, une guerre d’indépendance aussi meurtrière que celle qui a été imposée au peuple algérien par un ennemi impitoyable qui lui disputait sa terre ? Pour cet ennemi, c’était une province lotie en trois départements et pour nous, Algériens, c’était tout simplement l’Algérie ! Dans ce combat inégal contre la quatrième puissance mondiale de l’époque et inégalé dans la sphère en question, ce peuple a vaincu. Quel est enfin le pays où, comme le veut la tradition, dans chaque famille l’aîné des enfants s’appelle Mohamed, qui a servi la cause de la liberté pendant et après sa propre libération avec autant d’ardeur et de désintéressement que l’a fait l’Algérie ? C’est parce que les réponses à ces questionnements sont connues de toutes et tous que les propos outranciers et outrageants de la presse et les prédications grotesques des dirigeants politiques égyptiens sont d’une gravité inqualifiable. Ils le sont d’autant plus qu’ils émanent d’un pays et d’un peuple avec lequel nous entretenions des relations cordiales, empreintes de respect mutuel né de longues épreuves humaines communes et de solidarités au maillage serré. Nous les pensions très sincèrement sinon impérissables, à tout le moins assez affermies pour survivre aux 90 minutes d’un match de football. Nous les supposions assez adultes et prémunies pour être épargnées par les intrigues successorales que la famille du nouveau khédive d’Héliopolis vient d’étaler, toutes fenêtres béantes, aux oreilles et aux yeux de l’opinion mondiale écœurée. On se disait frères !

Nous connaissions le peuple égyptien paisible et pacifique, dont les temps immémoriaux racontent la simplicité. Endoctriné, gavé de mensonges, excité par un appareil idéologique d’Etat machiavélique, il s’est brutalement révélé sous un autre jour. Dommage que toute cette énergie colérique n’ait pas été dirigée contre ceux qui l’ont véritablement humilié… Tout comme nous savions le régime égyptien – comme, hélas, celui de bien des pays dits arabes – plus proche du « pharaonisme » (sans le génie bâtisseur) que de la démocratie qui donne la parole aux peuples. Nous savions les hommes politiques égyptiens, chaouchs du pouvoir réel, particulièrement protéiformes et souples d’échine, ils ne sont pas les seuls au demeurant entre l’Indus et l’Atlantique. Nous savions les patrons du Caire artificieux et finauds, mais pas au point d’enfieller sans vergogne des populations qui manquent de tout pour diriger leur haine contre la dignité des citoyens d’une nation dont une équipe sportive l’a emporté sur la leur !

Et de nous interroger : est-ce donc cela, « Misr Oum Eddounia » ? Dieu préserve l’humanité des jalousies d’une telle marâtre ! Vociférations, clabaudages et autres vitupérations cathodiques seraient donc devenus le nouveau langage de la culture sur les rives du Nil ? Sont-ce là les héritiers de Naguib Mahfouz et d’Oum Kalthoum, les légataires de Mustapha Lotfi El Manfalouti, Taha Hussein et Chadi Abdessalam ? Où est donc passé l’esprit d’Arabi Pacha ? Bien avant la guerre, lorsque nous allions au cinéma, c’était pour voir des films égyptiens, on disait à l’époque des films « arabes ». Emus, les yeux rivés sur l’écran, nous nous passionnions, dans un émerveillement silencieux, pour l’éblouissante Tahia Carioca, moulée dans son fourreau en lamé, descendant en ondulant un escalier impérial et allant à la rencontre de Mohamed Abdelwahab dans sa robe de chambre de soie, une pochette assortie, qui lui donnait l’aubade, des trémolos dans la voix, le crâne couronné d’un fez. Et comme dans les films d’Hollywood, il lui baisait la main avant de l’inviter à prendre place sur un sofa de velours.

Ainsi donc, se disait-on, les Arabes qui habitaient l’écran pouvaient être, faire et vivre comme les Américains ou les Français ? Pourquoi pas nous ? Et me voilà rêvant et nous voilà songeant au jour où, nous aussi, nous attendrions au bas de l’escalier cette star au déhanchement sans pareil. C’était aussi cela l’indépendance. Nous l’imaginions à travers l’objectif de la caméra d’Henri Barakat ou de Salah Abou Seif. Nous rêvions en égyptien. Lorsque, en juillet 1952, le mouvement des Officiers libres a renversé Farouk, la chute de la monarchie a été saluée comme une Révolution par tous les peuples depuis Baghdad jusqu’à Casablanca. L’Egypte n’était plus la patrie de la danse du ventre et du cinéma chantant. Gamal Abdel Nasser, un colonel bonapartiste, et ses onze compagnons du Conseil révolutionnaire, allumaient à nouveau le phare d’Alexandrie pour guider les Arabes vers de nouveaux horizons. Mais voilà, l’horizon est un pays imaginaire dont les frontières reculent à mesure qu’on avance.

Toutefois, pour l’heure, le renversement du vieux roi, un pacha jouisseur, amateur de poker, apparaissait comme un exploit, et c’en était un, qui forçait notre émerveillement. Fébriles, nous attendions notre tour pour changer les choses chez nous. Enfin, 1954, l’histoire se déchaîne au Afrique du Nord. D’abord le Maroc et la Tunisie, puis éclate le tumulte de Novembre en Algérie. Le colonel Nasser qui, en janvier, avait escamoté son camarade, le général Mohamed Néguib, a saisi dès le départ l’importance de ce qui venait de s’engager au Maghreb. Le 27 octobre 1954, Mohamed Boudiaf, coordinateur du comité des Six qui venait de fixer, lors d’une réunion qui s’était déroulée le 23 octobre, la date du déclenchement pour le 1er Novembre à minuit, quittait Alger. Destination Le Caire avec, dans la poche, le texte fondateur de la Révolution algérienne. Dans la capitale égyptienne l’attendaient les membres de la délégation extérieure, au nombre de trois : Hocine Aït Ahmed ; Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider. Ces trois personnalités du mouvement national, dont les deux premiers cités avaient assumé successivement la direction de l’Organisation spéciale (OS) après Mohamed Belouizdad, se trouvaient au Caire depuis le début des années 1950. Ils baignaient dans l’euphorie politique engendrée par la prise de pouvoir par les Officiers libres et vivaient les grands moments de la construction laborieuse de l’Egypte révolutionnaire, dont les moyens économiques étaient très limités au regard des immenses besoins des ambitions nassériennes de développement de son pays. C’est du Caire, de la station Sawt El Arab (La voix des Arabes) qui marquera tous les Algériens, que partira l’appel de Novembre.

Le leader des masses arabes savait tout le bénéfice-prestige qu’il allait tirer de son adhésion sans réserve à un vaste courant d’émancipation. Il aurait bien sûr souhaité assurer le parrainage direct de ce processus révolutionnaire qui enflammait les trois pays du Maghreb. Son attention se focalisera particulièrement sur l’Algérie. Tribun hors pair, Gamal Abdel Nasser galvanisera les foules et les mobilisera autour de la cause de la libération de l’Algérie à travers cet instrument qu’était Sawt El Arab, qu’il utilisera avec une rare intelligence. Il en fera une des causes principales du monde arabe et lorsque les journalistes lui demandaient jusqu’où allait « son » monde arabe, il répondait : « Jusqu’où l’on capte la voix des Arabes. » Un média d’une redoutable efficacité dont les speakers, lorsqu’ils parlaient de notre combat, ne disaient jamais « thawra el djazaïrya » (révolution algérienne) mais toujours « mouqqawama el arabya » (résistance arabe) ,une façon sans doute d’impliquer cette lutte dans un vaste processus d’affranchissement multiforme qui s’étendrait à tout les pays arabes en vue de la création d’un « watan el arabi » (nation arabe).

Il serait faux de dire que l’Egypte n’a pas apporté son soutien, dans la mesure de ses possibilités, à l’Algérie combattante. Il est vrai qu’elle nous a aidés. Et pour être juste vis-à-vis de l’histoire, tous les pays du Moyen-Orient nous ont assistés, chacun selon ses capacités. Tous, particulièrement l’Egypte, parce que l’Egypte qui faisait sa révolution était considérée comme le leader. Nous ne pouvons nier que cet apport était d’importance. Il est tout aussi injuste de dire que s’ils nous ont prêté main-forte, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Tous les peuples arabes, mais aussi africains, asiatiques, latino-américains avaient épousé la cause de la libération de l’Algérie. Il n’est qu’à se référer à la motion de soutien de la Conférence de Bandoeng (18 avril 1955) et à l’accueil réservé à notre délégation lors de cette rencontre, considérée comme l’ancêtre du Mouvement des non-alignés. Cependant, il est tout aussi absurde et aberrant de prétendre que le sang d’un Egyptien, ou autre, a coulé sur cette terre pendant la Guerre de libération. Exception faite pour les Marocains et les Tunisiens, je ne connais pas de brigades internationales engagées dans notre lutte. L’Algérie ne manquait pas d’hommes, mais d’armes ! Mais ceci est un autre problème.

Cette aide-là nous la croyions, ce n’était pas le cas, inconditionnelle, sincère et dénuée d’arrière-pensées. Mais à croire qu’ils auraient pratiqué, depuis 55 ans, l’autosuggestion de ce bon vieux Emile Coué, nos « frères » levantins ont fini par ajouter foi à leurs propres fabulations. Qu’on ne se méprenne pas, le petit peuple égyptien, et même son élite, sont honnêtement convaincus que des volontaires Egyptiens sont morts par centaines, que dis-je…, pour libérer les Algériens. Tout comme la propagande française du début de la Guerre de libération attribuait au Caire la paternité du déclenchement, de même que beaucoup de Français demeurent persuadés, jusqu’à aujourd’hui, que c’est le général Charles de Gaulle qui nous a gracieusement offert notre indépendance. Devant tant de mansuétude, c’est à se demander pourquoi sont morts les centaines de milliers d’Algériens et qui donc les a tués... L’interface entre le pouvoir égyptien et le FLN était assurée par un colonel des redoutables « moukhabarate » (services secrets). Il a d’ailleurs récemment commis un livre, truffé de contrevérités du genre de celles que nous venons d’évoquer et plus, puisqu’il soutient sans rougir que tous les dirigeants de la Révolution algérienne étaient « aux ordres ». Fethi Dib, puisque c’est de lui qu’il s’agit, habile manipulateur, était pratiquement le « ministre de l’Algérie » dans l’équipe dirigeante de l’Egypte. Homme d’influence, il avait pour tâche de driver les responsables du mouvement révolutionnaire algérien, principalement Ahmed Ben Bella, que Nasser et le nassérisme avaient particulièrement séduit. Les grands projets du panarabisme énoncés par le raïs ont hanté Ben Bella et l’habitent encore jusqu’à présent.

Il a, à cet effet, à moitié avoué que ses divergences avec Abane Ramdane et la plateforme de la Soummam étaient motivées par l’absence de référents clairs et nets à la promotion d’une République algérienne arabe et islamique à l’indépendance. Selon des sources non vérifiées mais crédibles, en 1963, il aurait proposé que l’appellation officielle du pays soit : République algérienne démocratique et populaire, arabe, islamique et juste (RADPAIJ). Abane sera dans le collimateur du pouvoir nassérien et Ben Bella y compris depuis sa prison en France, le poursuivra de sa vindicte jusqu’à approuver puis saluer son assassinat par ses pairs. Mais les immixtions de Nasser dans la conduite de la Révolution algérienne, à défaut de la téléguider, seront permanentes. Il agira d’ailleurs de la sorte avec la résistance palestinienne en instituant une sorte de tutorat sur certains de ses dirigeants.

Pour rappel, après le congrès de la Soummam il y a eu la création aux frontières est du pays d’une étrange structure baptisée « base de l’Est ». Elle n’était prévue par aucune autorité, ni aucune instance, ni aucun texte. Ni la répartition des zones à la veille du 1er Novembre ni le congrès de la Soummam qui avait pourtant passé en revue l’ensemble des problèmes, ne l’avaient envisagée. C’était un polype qu’un groupe de combattants avait décidé de créer en dehors de toute hiérarchie. Quel responsable a été à l’origine de cette organisation qui s’est avérée dangereuse pour l’unité des rangs de l’ALN et de la révolution toute entière ? Elle apparaissait, en effet, comme une dissidence sérieusement comminatoire, susceptible de constituer la fameuse troisième voie souhaitée et même rêvée par les colonialistes.

Des regards accusateurs et persistants avaient été portés sur Ahmed Ben Bella et son allié Ahmed Mahsas, alors représentant du FLN à Tunis, mais tout cela reste à vérifier. Les dirigeants de la Révolution, autrement dit le CCE, avaient dépêché le colonel Amar Ouamrane de la Wilaya IV, dans laquelle je servais, pour remettre de l’ordre dans l’imbroglio engendré par cette initiative aventureuse. Ouamrane s’acquittera de sa tâche et mettra fin à la sédition. Les officiers, pour la plupart autoproclamés, seront rappelés à l’ordre puis mutés comme délégués du FLN dans des pays du Moyen-Orient, d’où ils ne tarderont pas à se manifester de façon tonitruante. Ahmed Mahsas, lui, trouvera refuge en République fédérale d’Allemagne (RFA) avec la connivence des autorités tunisiennes. Après l’assassinat de Larbi Ben M’hidi, le 4 mars 1957, par le pouvoir politico-militaire français, le CCE issu du congrès de la Soummam s’est vu contraint de se replier sur Tunis. Cependant, l’indépendance de la Tunisie était récente et encore fragile. De plus, des divergences, voire des rivalités préoccupantes sont apparues entre Habib Bourguiba qui n’avait pas encore assis son pouvoir et Ahmed Ben Salah. Des partisans tunisiens, qu’on appelait fellagha, qui n’avaient pas rendu leurs armes activaient encore. Nos dirigeants, pour échapper à l’influence des uns et des autres et pour ne pas avoir à arbitrer un conflit qui ne les concernait nullement, ont préféré déménager leur siège au Caire. Ils y achèteront, sur les fonds propres du FLN, un immeuble où ils siégeront dans la capitale égyptienne jusqu’à la proclamation du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA) le 19 septembre 1958.

La décision de son institution a été simultanément annoncée dans les trois capitales marocaine, tunisienne et égyptienne. Coup de sang de Gamal Abdel Nasser qui étouffe de n’avoir pas été consulté, pis encore, il désapprouve la pluralité d’obédience de ses membres et la présence de certaines figures, dont le président Ferhat Abbas. Il aurait, en effet, souhaité que la présidence revienne à Ben Bella, même en prison. On observait que c’était là la même réaction que celle de Ben Bella après la proclamation du CCE et du CNRA, au lendemain du congrès de la Soummam. C’est l’inévitable colonel Fethi Dib qui a été chargé de traduire l’ire présidentielle aux responsables algériens. Ces derniers, qui n’ont jamais admis toute forme d’immixtion dans la direction de la lutte, y compris de la part du « leader des leaders arabes », ne s’en laissèrent pas compter et déménagèrent illico le nouveau GPRA vers Tunis. Le Caire poursuivra le GPRA de ses assiduités malveillantes. Il retournera un certain nombre d’anciens de la base de l’Est qui avaient été mutés au Moyen-Orient ; il les placera sous l’autorité du colonel Lamouri. Leur objectif n’était rien de moins que de renverser le gouvernement ! Cette équipée, vouée d’avance à l’échec, montée de toutes pièces par Fethi Dib, approuvée par Ben Bella, ira droit à sa perte.

Le complot sera éventé de concert par les Algériens et les services tunisiens. Ses acteurs arrêtés, jugés, condamnés. Quatre d’entre eux seront exécutés, les autres emprisonnés. Toutefois je tiens à souligner que je ne doute pas un seul instant du patriotisme des protagonistes de cette malheureuse entreprise. C’étaient des patriotes sous influence. C’est dire si les Egyptiens, qui avaient trouvé une faille, ont été très loin dans leur tentative de déstabilisation de la Révolution algérienne pour parvenir à son contrôle. Cela peut paraître tentant d’influencer un mouvement aussi fédérateur que la Révolution algérienne. Tous les Arabes voulaient se « photographier » avec elle. Mais l’Egypte s’est toujours comportée en « tuteur » sous le masque du grand frère. Son audience internationale, sa symbolique, son aura étonnaient. Nous agissions dans presque tous les pays d’Europe et du monde. Mon propos n’est pas d’accabler davantage un régime nécrosé, à l’origine de la crise politico-diplomatique qui altère les relations entre les deux pays. Mais j’essaye de me l’expliquer. Nasser n’était pas un parangon de démocratie. Pas plus que Ben Bella et ses successeurs. Mais je le dis aussi et sans détour : si nous sommes arrivés à cette situation glauque avec l’Egypte, cela tient certes de la nature de son régime rongé par le temps et les pratiques de sérail, mais aussi à cause de la complaisance de certains de nos dirigeants qui ont, pour des raisons inexplicables, entretenu une tout aussi inexplicable relation de vassalité avec cette « république monarchique » absolutiste, même après l’indépendance nationale. C’est en raison de pactisations douteuses et d’une déférence imméritée, qui a toujours été interprétée comme une subordination. Pour certains responsables de notre pays, la « grandeur nassérienne » se devait d’obombrer naturellement la Révolution algérienne, universellement saluée. Et lorsque le raïs a condescendu à visiter l’Algérie en 1963, c’était là, se disaient-ils, un honneur insigne, voire une marque d’égard.

Les Algériens, qui pourtant venaient d’accomplir ce qu’aucun autre peuple, du golfe Persique à l’Atlantique, n’avait encore réalisé, conditionné par un discours politique lénifiant, servi par des dirigeants qui avaient fait serment d’allégeance au colonel Nasser avant même le Congrès de la Soummam, avaient réservé à ce dernier un accueil à la hauteur de sa réputation et du respect qu’ils portaient au pays que l’illustre visiteur représentait. Mais ce que ne savait pas ce peuple, c’est que son invité venait en souverain autoproclamé, avec la complicité de ses propres dirigeants, d’une prétendue « oumma ârabia ». En d’autres termes, Gamal Abdel Nasser entrait dans Alger en suzerain libérateur, triomphant. Comme Salah Eddine El Ayoubi investissait El Qods qu’il venait de délivrer. Il aurait à ce propos déclaré au niveau d’El Djenina (ex-square Bresson) baptisé à l’occasion Port Saïd : « El Gazaïr tekfina oua tekfikoum ! » (« l’Algérie nous comblera et vous comblera »), ragotait-on à l’époque. Cette rencontre sportive, qui a vu la jeunesse se rapproprier les symboles de l’Etat et déferler dans la rue en criant cet extraordinaire cri du cœur : « one, two, three, viva l’Algérie » nous a, en quelque sorte, ouvert les yeux. Ce n’est pas un simple cri de tribunes de stade. C’est un appel immense. Le pays été recouvert de l’emblème national. Tout le monde a vu, d’est en ouest, du sud au nord, dans l’intérieur des terres comme dans les grandes métropoles, jusqu’aux plus petits hameaux, les jeunes qui ont balayé les sinistres slogans islamistes qui faisaient peur.

Ce match a été en quelque sorte salutaire puisqu’il a crevé l’abcès. Il a permis à la jeunesse de remettre en question toutes les « frangineries arabo-n’importe-quoi », cette brocante idéologique que mon ami Mabrouk Belhocine appelle ironiquement le « pangermanisme de baqlawa », comme tous les mots d’ordres creux et sans vie développés par des syndicats de chefs d’Etat qui vieillissent et meurent agrippés à leur fauteuil même vermoulus, comme Moubarak et tous les autres. Je reproche aux anciens membres de la délégation extérieure de ne s’être pas manifestés dans cette polémique basée sur un mensonge. Je revendique mon algérianité. Quant aux « frères » de cet acabit, je me réserve le droit de m’en éloigner et de leur comptabiliser désormais ma fraternité. Cette expérience a quelque chose de bon et, comme on dit, « Chami Chami oua el Baghdadi Baghdadi » (chacun pour soi et Dieu pour tous). Ils ont injurié notre histoire, ils l’ignorent à force de nombrilisme. Ils ont brûlé notre drapeau, ils ont insulté nos martyrs, nous ne l’oublierons pas ! Parce que tous les enfants de cette nation demeurent fidèles au testament de Didouche Mourad : « Si nous venions à mourir, défendez nos mémoires. »

amazitb1@yahoo.fr



Par Boukhalfa Amazit

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Published by iflisen - dans Histoire
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