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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 21:34

Le SOir

 

Culture : TAMAGHRA OUAMANE (FÊTE DE L’EAU) DE TOUDJA
La revanche historique de la poétesse d’Aghbalou

 

 

Par Mhand Kasmi
La luxuriante bourgade de Toudja (Béjaïa) a vécu ce samedi 24 mars un pur moment de félicité grâce à l’effet ressourçant et revivificateur, que l’écume blanchâtre de ses impétueuses eaux souterraines rejoignant la surface de la terre a produit sur le millier de participants à «Tamaghra Ouamane».
Placée en cette année du cinquantième anniversaire de l’Indépendance sous le signe «Aman dh’laman» (l’eau c’est la sécurité, le bien-être), la 3e édition de cette bucolique et champêtre «Tamaghra», aura tenu toutes ses promesses. Et bien au-delà… D’abord par la haute teneur symbolique que les organisateurs de cette désormais manifestation annuelle ont tenu à associer à l’édition de cette année : la résistance plurielle de la femme à l’accaparement des richesses du sous-sol et de la terre. Une résistance toute symbolique et pacifique qui a été mise en évidence à travers l’exhumation d’un poème anonyme d’une femme de Toudja, qui s’insurgeait en son temps (1890) contre la mollesse du caïd et de l’imam du lieu, devant la spoliation et le pillage par la colonisation triomphante, des eaux de la source de Toudja. En engageant dès la fin du XIXe siècle une prématurée et bien dérisoire (pour l’époque) bataille de l’eau et en dénonçant avec une véhémence toute particulière l’abdication des hommes chargés de sa défense, notre poétesse n’a fait que perpétuer une tradition de résistance qui trouvera son point culminant bien plus tard, au cours de la guerre de Libération nationale, à travers le rôle de préservation de l’espèce qu’y tint carrément la femme de Toudja. Un rôle que M. Bentabet Rabah, président de l’APC de Toudja, a tenu à rappeler fort judicieusement en citant les propos du grand écrivain français Jules Roy insérés dans son roman La guerre d’Algérie qui était horrifié par les résultats de l’examen de la pyramide des âges de Toudja, lors de sa visite du village en 1960 sur l'affût d’un half-track : un rapport d’un homme pour 3 femmes ! Quand il apprit que le village avait payé le tribut de près de mille martyrs deux ans avant l’indépendance sur une population qui ne dépassait pas les 4 000 habitants en 1954, notre ancien colonel pacificateur devenu en ses vieux jours écrivain, se tut. Toute honte bue ! La deuxième symbolique multiple de résistance mise au fronton de cette manifestation est celle qui se dégage du choix du déjeuner offert aux participants et invités : seksou ouderyis, le plat célébrant le rite de passage de l’hiver au printemps agraire. Ce plat est cuit avec, d’une part, les vapeurs d’une plante toxique (aderyis) qui a pour fonction symbolique d’exorciser la terre (représentée symboliquement par le couscous) de ses mauvais génies et forces du mal et, d’autre part, celles d’une décoction de plantes aromatiques (symbole de la biodiversité bienfaisante) et d’œufs (symbole de la fécondité), dont les effluves constituent un message pour une prospérité durable appelée de tous leurs vœux par les paysans, nos ancêtres. Le message gorgé d’espoir que les habitants de Toudja ont tenu à adresser à cette occasion aux Algériens, pour le salut de la terre d’Algérie, est clair comme l’eau de roche… contenue dans ses entrailles ! La deuxième grande promesse que Tamaghra Ouamane de cette année a tenue, a pu être constatée à travers le nombre, la qualité et surtout le niveau de représentation des participants à la fête : des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont très tôt pris d’assaut l’exiguë place centrale du village, située dans les abords immédiats de la source historique «El-Aïn-Seur», coincée entre la mosquée, l’imposante villa de l’ex-caïd et l’environnement envahissant des échoppes qui étranglent la source en l’empêchent d’exhiber la plénitude de ses naturels atours et atouts. Ensuite, tout un chacun a pu relever la qualité de cette participation : on pouvait pêle-mêle reconnaître dans l’anonymat de la foule aussi bien un Karim Younès, l’ancien et bien modeste président de l’Assemblée populaire nationale, la représentante du ministre de l’Aménagement du territoire et de l’environnement, que Bernard Cesari, l’ancien rédacteur en chef et éditorialiste de la revue ministérielle française Aménagement et Nature, le directeur général du port de Béjaïa, sans oublier bien sûr le wali de Béjaïa et même… certaines têtes de liste pour les prochaines élections législatives, toutes heureuses de se faufiler dans un rassemblement aussi «porteur» politiquement. Mais le moment le plus fort de cette manifestation, qui est maintenant devenue une tradition que les habitants de Toudja attendent impatiemment qui avec un plat traditionnel, qui avec une idée de projet, aura été incontestablement la cérémonie officielle d’inauguration de la «fête de l’eau», qui s’est transformée par la magie des lieux en une séance de travail non programmée et impromptue entre trois institutions, devant plus d’un millier de citoyens et d’invités qui n’en revenaient pas : le président d’APC de Toudja, le wali de Béjaïa et Madame Toualbi et la représentante de Monsieur Chérif Rahmani, ministre de l’Aménagement du territoire et de l’environnement. Profitant de la présence du wali, le maire de Toudja a demandé à brûle-pourpoint l’inscription et le financement d’une opération de requalification urbaine, destinée à traiter, rehausser et mettre à niveau sur le plan urbanistique, esthétique et architectural l’ensemble constitué par l’environnement de la source, de la cascade située une centaine de mètres en contrebas et enfin du musée situé en face. La réponse du wali fut prompte et positive. «Cette idée de projet est une bonne chose. Elle constituera du reste un prétexte pour la re-classification du village de Toudja en zone urbaine.» Profitant de l’élan de leur complicité évidente, le P/APC de Toudja et le wali de Béjaïa chargèrent de ce pas Madame Toualbi de transmettre au ministre Cherif Rahmani leurs préoccupations communes en matière de détérioration constante de l’environnement, caractérisée par la prolifération de décharges sauvages sur le vaste territoire de la commune, notamment sa façade maritime. Résumant cette séance de travail à l’air libre, l’un des organisateurs de «Tamaghra Ouamane», apparemment ravi de la tournure prise par une inauguration de festivités aussi inhabituelle, arracha le micro des officiels, pour les féliciter en ces termes : «Vous venez de faire la réunion la plus efficace et la plus courte jamais réalisée en Algérie. De plus, elle a débouché sur un résultat concret : l’inscription d’une opération de requalification urbaine majeure aux effets d’entraînement insoupçonnés. Bravo !» Après cela, le wali de Béjaïa, habitué depuis sa nomination à ce poste à des sorties publiques plutôt tumultueuses, pouvait sereinement citer Antoine de Saint Exupéry et inviter les participants à la partie conviviale, champêtre et bon enfant du programme. Après avoir visité le Musée de l’eau, les visiteurs dont la majorité était composée de familles, effectuèrent une randonnée pédestre dans les luxuriants jardins de Toudja, en suivant le chemin des moulins avant de partager le couscous de la convivialité, servi dans la verdoyante prairie de Bialahoum. Avant cela, les participants à la fête ont pu également découvrir le charme désuet d’une vieille maison traditionnelle, que ses propriétaires comptent aménager en un futur éco-gîte. L’exposition qu’a organisée une association de Djebla, qui a acquis une expérience dans la réhabilitation des vieilles demeures kabyles, a permis de sensibiliser les visiteurs sur les merveilles architecturales que peut constituer un habitat traditionnel rénové et ouvrir l’appétit à de nouveaux projets. A la bonne heure ! Dans l’après-midi de cette journée festive, l’ancien rédacteur en chef et éditorialiste de la revue ministérielle française écologique Aménagement et Nature, le Français Bernard Cesari, a animé une conférence sur le thème «la question de l’eau en Méditerrannée ». Cette communication a été suivie par la projection du film documentaire intitulé Les chercheurs d’eaux-réalisé par Ahmed Brahimi et par la présentation du livre édité par l’association nationale AREA-ED sous le titre Le patrimoine de l’eau en Algérie, mémoire et parmanence. On ne peut pas dire que la journée mondiale de l’eau version 2012 n’a pas été célébrée avec faste et une symbolique plurielle sur les contreforts du mont Aghbalou qui veille jalousement sur les 20 millions de mètres cubes de la nappe d’eau de Toudja, l’une des plus importantes d’Algérie. Avec les pluies bienfaitrices de cette année et surtout les neiges qui ont isolé ses nombreux villages pendant plusieurs jours, de nouvelles sources annonciatrices de cerisaies printanières mieux arrosées ont fait exploser la superficielle croûte de l’écorce terrestre, qui les empêchait jusque-là d’élargir leur cercle de vie et d’aller à la rencontre de leur naturel destin : le bonheur de l’homme. La poétesse anonyme de Toudja, dont le texte est désormais exposé au Musée de l’eau comme un texte prémonitoire, quasi-prophétique, peut s’enorgueillir d’avoir pris en cette année de célébration d’un demi-siècle d’indépendance, une double revanche sur le sort : son appel insistant à détruire le chantier de captage en 1890 de la source de Toudja pour alimenter les premiers habitants européens de Bougie sera réalisé. Les locaux érigés à la fin du XIXe siècle par les services techniques de la commune de Bougie au-dessus de la source à cette fin seront transformés en verrière magique laissant voir à satiété l’écume blanchâtre de la libération des eaux souterraines à cet endroit. Le deuxième édifice hideux qui sera emporté par la malédiction lancée il y a plus d’un siècle par notre poétesse est la laide et illégale construction par «additions successives » de béton et de parpaings érigée après l’indépendance sur les décombres d’une aire d’abattage faisant office d’abattoir du village. Cette monstruosité architecturale empêche aujourd’hui les nombreux visiteurs du Musée de l’eau de Toudja, de savourer à sa juste valeur et réelle splendeur, le spectacle magique que peut offrir la vue à partir du musée de la magnifique cascade de l’Aharrach. Si le projet de requalification urbaine promis par le wali se réalise, cette «sraya», comme la qualifiait justement notre poétesse dès 1890, sera rasée et nous faisons à cette dernière le serment posthume solennel et public de graver dans le roc de la sortie de la source son poème que nous n’avons diffusé cette année, faute de moyens, que sous forme d’affiche... malheureusement !
M. K.

 

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Published by iflisen - dans Kabylie
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