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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 21:37

 

 

 

 

Habib Ayyoub ou l'Art de l'Allégorie

Il est des livres qui vous marquent et laissent sur votre esprit une trace indélébile. Il est des auteurs qui vous enchantent par leur style et vous fascinent par leurs œuvres. Ce sont, de prime abord, ces pensées qui hantent notre raison à la lumière de la lecture de deux récits écrits par Habib Ayyoub. De son vrai nom Abdelaziz Benmahdjoub, Habib Ayyoub est né le 15 octobre 1947 à Takdempt et habite désormais à Dellys. Après des études de sociologie, il se lance dans les études de cinéma, TV et radio à l’INSAS de Bruxelles. Il écrit des scénarios, quelques courts métrages. Il devient correspondant du quotidien "Le Jeune Indépendant" puis journaliste économique au journal "Liberté".

Notre confrère a développé au fil de ces textes un verbe sentencieux et une passion pour les récits riches en références culturelles et en représentations symboliques. Preuve en est, ces deux derniers textes réédités dans la collection « l’œil du désert » des éditions Barzakh, Le désert et après ainsi que Le Gardien, illustrent merveilleusement bien le talent de conteur dont est pourvu Habib Ayyoub.

Le désert : un carrefour des sens

Concernant le premier texte, Le désert et après, il semblerait que le titre à lui seul signifie un défi à relever, c’est-à-dire que rien ne peut arrêter, ni l’aridité ni l’immensité du Sahara, l’accomplissement de ces personnages qui se meuvent dans le récit aisément parmi les objets familiers du désert. Dédiant leur existence à l’émigration, ils n’ont rien à perdre et même leur vie semble ne signifier rien pour eux, puisqu’ils sont prêts à traverser plus de mille kilomètres – avec très peu de nourriture et d’eau – et cela au risque de rencontrer une mort certaine. Ainsi, Le désert et après qui est un récit évocateur d’une actualité si tragique, est l’histoire de dureté, de désert et de déperdition des âmes. Qualifié par le critique littéraire Rachid Mokhtari d’« espace d’une traversée tragique de jeunes africains vers un Eldorado au-delà des frontières de leur continent », ce texte raconte le périple d’un convoyeur emmenant des prétendants à l’Occident lointain et mirifique par une traversée qui vire au drame.

 travers une trame abrupte, brute et brutale, et une écriture nerveuse à la limite de horrible, la fiction tire sa force de son immédiateté événementielle. Plongeant ses racines syntaxiques et romanesques dans l’actualité des événements qui secouent au quotidien le continent africain, Le désert et après est touchant par le désespoir de ces personnages porteurs de sacs remplis de rêves à défaut de nourriture. En effet, Ahmadou Touré qui est instituteur part en Afrique entamer le long voyage qui devrait le conduire en Australie. Tranchant des lors par une syntaxe emphatique et poignante, d’ultimes pirouettes du poète viennent transformer encore l’errance des ces naufragés du désert en une vie où le mirage côtoient parfaitement la désillusion dans les espaces microcosmiques, bien décrits par l’auteur, de nos contrées lointaines du Sud algérien. Véritable carrefour des sens pour de nombreux artistes.

Le Ksar : métaphore d’un drame algérien

Autres textes, autres fictions, autres drames. Le Gardien est le récit d’une histoire qui se déroule dans un ksar du Sud algérien décrit, sous le genre de la fable politique et de la parabole subtile aux accents buzzatiens, un rescapé tortionnaire d’un désastre provoqué par le pouvoir que représente " le Chef suprême de la guerre ", ainsi est nommé avec beaucoup d’ironie le personnage principal qui tient sa quintessence du roman de Gabriel Garcia Marquez, Cent Ans de solitude. Les habitants du ksar croyaient leur attente achevée.

Ils croyaient qu’attentif à leurs doléances et sensible à la situation intenable qu’ils vivaient du fait du terrible manque d’eau, le gouvernement daigne enfin leur porter secours en faisant réaliser le forage si longtemps espéré.

Il faut dire que l’imposant équipage envoyé de la capitale paraissait sérieusement décidé à effectuer les travaux. Le puits allait être creusé et la période de pénible sécheresse n’allait plus être qu’un mauvais souvenir. Mais visiblement, l’État qui a ses raisons réprouvées par le bon sens en avait décidé tout autrement.

On avait, du côté des autorités, accordé la priorité à l’érection de l’obélisque en béton armé sur lequel allait être scellée la plaque inaugurale d’un curieux projet : une mer intérieure !

Ainsi, l’histoire qui débute dès le premier paragraphe propulse la trame narrative dans un fait social vécu. Des régiments entiers de main-d’œuvre et de coopérants viennent alors bousculer les habitudes des gens du Ksar et installer d’entrée un climat d’instabilité : " Désormais habitués aux excentricités du gouvernement, les villageois assistèrent à l’installation d’énormes tuyaux noirs au bord de la sebkha, alors qu’une nuée d’ouvriers s’activaient à bâtir d’étranges et colossales masses de pierres et de béton. "

La suite n’est pas moins haletante. Un impressionnant système de tuyauterie déverse assez d’eau pour alimenter ce qui doit ressembler à une véritable mer. Et non loin du rivage de ladite mer, une forteresse sera édifiée dans laquelle une garnison montera la garde sous le commandement d’un officier supérieur, Le Chef suprême, promu pour la circonstance.

Dans ce contexte, le chaos s’installe rapidement dans le Ksar. Les gros tuyaux se mirent à déverser de l’eau saumâtre et les habitants du ksar craignent plus que jamais de voir la tradition séculaire des puits et les rituels qui sont ancrés dans leur vie sociale et culturelle disparaître pour toujours.

Les Ksouriens, face au désastre annoncée, tentent de quitter leurs demeures mais ils n’ont même plus le loisir de le faire car cela signifierait l’échec du projet. Le Chef suprême de la guerre qui ne cesse " de caresser son uniforme " et de " braquer " ses jumelles sur ses " sujets " a ordonné de les massacrer ! La stèle, les gros tuyaux ne sont plus que ferrailles. Le sel ronge la terre et les demeures vides. Même la forteresse est désertée par les contingents.

Seul, détrôné, ne vivant que sur l’illusion de ses pouvoirs antérieurs, Le Chef suprême de la guerre se voit encerclé dans sa demeure par l’avancée impitoyable du sel :

" A son balcon, très tôt le matin, le Chef suprême de la guerre contemplait le spectacle désolé. Encore une fois la pensée de la mort le frôla (Il) avait maintes fois songé à en finir avec son PA 9 mm. " Plus tard, il mourut par une journée d’orage sur un sol mouillé de sable et de sel et fut enfin enterré par un corbeau.

Le Gardien est certainement un texte de pure imagination, mais ses allégories nous renseignent sur une réalité si familière et si quotidienne. Le verbe incantatoire, une langue truculente, un langage mystique, le texte de Habib Ayyoub ne peut guère laisser le lecteur indifférent. Dressant, à travers l’allégorie, le portrait d’un pays qui vit un drame absurde à cause de la forfaiture de ces gouvernants, Habib Ayyoub nous a offert un livre digne de la grande littérature.

Rappelons enfin que Habib Ayyoub est également l’auteur de plusieurs textes parus aux éditions Barzakh : Le Palestinien (roman, 2003), Vie et Mort d’un citoyen provisoire (roman, 2005).

C’était la guerre (nouvelles, 2002) a reçu notamment le premier Prix Mohamed Dib en 2003.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by iflisen - dans Kabylie
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