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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 01:50

El Watan

 

Virée à 350km à l'ouest de Tripoli

La ville de Zouara revendique son amazighité

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le 09.10.11 | 01h00

 Des Libyens pro-CNT armés au poste-frontière de Ras Djir.

zoom | © El Watan
Des Libyens pro-CNT armés au poste-frontière de Ras Djir.

A la clôture des sixièmes assises du Congrès mondial amazigh (CMA) tenues sur l’île de Djerba (Tunisie) du 29 septembre au 2 octobre, une délégation de dix membres de cette ONG ainsi que quelques journalistes se sont rendus dans la ville de Zouara, située à l’ouest de Tripoli et frontalière avec la Tunisie.

Zouara (territoires libérés de Libye)

L’objectif de cette visite était, d’une part, de s’enquérir de la situation dans la région et de renforcer les liens de fraternité maghrébine, d’autre part. Motivés donc par notre curiosité purement culturelle et poussés par des élans d’amitié, nous avons pris la décision de passer en territoire libyen le 2 octobre vers 13h. Une longue file d’attente s’était déjà formée très tôt le matin au poste-frontière Ras Djir, car des camions de vivres se rendaient aussi en Libye. Las d’attendre notre tour sous un soleil de plomb, et vu notre état de fatigue, on nous a fait la faveur amicale de passer outre la chaîne, car les formalités administratives concernant les poids lourds sont plus longues que celles relatives aux individus. Nous avons passé la frontière dans des véhicules légers et avons roulé pendant trois heures avec des haltes pour découvrir un paysage paradoxalement fait à la fois de palmiers et d’oliviers sur un terrain sablonneux. En traversant de la sorte la frontière, nous avons anticipé un espace Schengeng nord-africain ; «jamais coupables n’ont eu tant d’innocence», comme nous le déclarait Didier Le Saout, sociologue français, rencontré quelques jours auparavant aux assises du Congrès mondial amazigh (CMA) tenues sur l’île de Djerba (Tunisie).

Arrivés à destination, nous avons été agréablement surpris par l’accueil haut en couleur des frères libyens, qui nous ont accueillis avec des coups de feu, en chantant et dansant en tamazight. C’était leur façon de fêter leur libération du joug de la dictature d’El Gueddafi avec son cortège macabre de sang et de pleurs. Dictature instaurée en septembre 1969, faut-il le rappeler, suite au renversement, par une junte militaire à sa tête El Gueddafi et Djaloud, du roi Idriss Senouci, absent de Tripoli pour des soins à l’étranger ; d’origine algérienne, il avait aidé de manière désintéressée la révolution algérienne politiquement, matériellement et financièrement .

Parvenus donc à Zouara, notre étonnement était encore plus grand, toute la ville était pavoisée aux couleurs de la nouvelle République ; les drapeaux tunisien, libyen (des Senoussis) et amazigh flottaient ensemble dans le vent de la liberté retrouvée. Des panneaux où étaient inscrits : «Bienvenue à Zouara» et des écrits tels que «l’amazighité fait partie de la Constitution» libyenne en langue tifinagh étaient portés sur les édifices. En discutant à bâtons rompus avec des jeunes rencontrés au hasard dans les rues de Zouara, nous constations que ces derniers revendiquaient avec force et conviction l’officialisation de tamazight à côté de l’arabe dans la nouvelle Constitution en préparation.

Début des revendications en 1996

Nous nous sommes rendus compte que le sentiment d’appartenance amazighe dans la ville de Zouara est vivace, malgré la longue répression subie par ses habitants sous la dictature d’El Gueddafi. Nous avons appris qu’à Zouara se trouve un village du nom de Aït Ilou, autrement dit «les gens de la mer ou de l’océan». Aussi, le Nil étymologiquement signifie notre eau (ilou nagh). En outre, comme l’eau est indispensable à la vie, elle était déifiée dans la civilisation ancienne tamazighte pré-monothéiste, d’où Ilou signifie Dieu également. Cela étant, il y a lieu de dire que le combat des frères libyens pour le recouvrement de leur identité niée par le tyran déchu ne date pas d’aujourd’hui.

Cette lutte, nous explique Nabil Nail, originaire de Zouara et bijoutier de profession, a déjà eu ses martyrs par le passé. Il nous affirme qu’«El Gueddafi a fait exécuter 1270 prisonniers dans la prison de Bousline en 1996 pour avoir simplement revendiqué leurs droits et de meilleures conditions de détention». Nabil Nail poursuit : «Lors de manifestations pacifiques des détenus dans la prison de Bousline, les autorités libyennes ont promis aux prisonniers de répondre favorablement à leurs revendications. Ayant attendu plusieurs jours, sans réelle amélioration dans les conditions de détention, les prisonniers sont ressortis pour manifester, et c’est à ce moment-là que les militaires de l’ancien régime les ont bombardés à la DTA faisant plusieurs morts.».

Il a fallu attendre 2001 pour que la vérité éclate sur l’affaire des prisonniers de Bousline et une manifestation pacifique à la mémoire des martyrs a vu le jour. Les revendications ont été réprimées violemment, et l’avocat qui représentait les anciens détenus a été arrêté, selon les explications de notre interlocuteur. D’ailleurs, il précisera que «les Libyens ont beaucoup été inspirés par les révoltes tunisienne et égyptienne et on a pris comme modèle la chute de ces anciennes dictatures pour lancer notre révolte.»
Ainsi pour les Libyens, le combat continue pour le recouvrement de leur identité pleine et entière dans un espace nord-africain enfin apaisé (les provocations et les frasques gueddafiennes devant relever désormais d’un passé à jamais révolu). Cela est déjà visible par la rencontre conviviale entre jeune Tunisiens et Libyens mano à mano et le regard tourné vers un avenir qu’ils veulent radieux ; c’est la vox populi qui en a décidé.

Pendant notre courte présence en territoire libyen, nous avons pu remarquer comment ce pays est reconnaissant à la Tunisie sœur pour sa solidarité active dans les durs moments de lutte. La Tunisie a donc beaucoup participé à la révolte libyenne et les Tunisiens n’ont pas ménagé leurs efforts pour venir en aide aux rebelles libyens. C’est d’ailleurs dans ce sens que l’un des insurgés libyens Aymen Dbab, commerçant de son état, déclare : «Nous sommes très reconnaissants à nos frères tunisiens qui ont beaucoup contribué à la lutte libyenne. Ils nous ont fourni des armes, des vivres et mêmes des volontaires qui ont rejoint le front. »

En tout état de cause, ces retrouvailles fusionnelles entre frères et voisins avaient quelque chose d’indicible et de poignant. Peuples longtemps étrangers l’un à l’autre, bien qu’issus de la même matrice, se retrouvent enfin et décident de s’allier pour un avenir meilleur dans la perspective de la création d’une union nord-africaine à l’instar de l’Union européenne.

Récit d’un long et dur combat

Les citoyens libyens rencontrés nous ont témoigné de la sympathie spontanément et ont insisté pour que nous témoignions de leurs souffrances endurées. Nous avons pu constater que leur joie est immense pour s’être libérés de la dictature et de ses brimades, comme nous le déclare Koceil : «J’ai fait une marche tout seul d’un bout à l’autre de la ville de Zouara en tenant le slogan : ‘‘Honte à El Gueddafi ‘‘.»De principaux acteurs de la révolution libyenne, à savoir Abdelah Aamar El Idrissi, Amar El Salem Abousehmin, ont porté la révolution en faisant du porte-à-porte, dirigés par le martyr El Mohaned Abou Rejadia pour convaincre les populations de se joindre au mouvement de contestation, car ils en avaient assez d’être méprisés par le régime, nous affirment plusieurs habitants de Zouara.

Nous avons été également témoins de scènes pour le moins cocasses où les billets de banque à l’effigie d’El Gueddafi dont l’image a été brûlée gardent toujours un pouvoir libératoire en attendant l’émission d’une nouvelle monnaie fiduciaire. Il est clair que la quasi-totalité des citoyens subissaient le despotisme d’El Gueddafi, particulièrement la région de Zouara parce que d’appartenance amazighe, tel est le sentiment ambiant.
Le tyran, selon les impressions recueillies, voulait anéantir à jamais la culture amazighe par la disparition de ses locuteurs, en faisant connaître à cette population le sort des Incas et des Aztèques en Amérique du Sud. Or par un juste retour des choses, «c’est El Gueddafi qui va rejoindre les poubelles de l’histoire, et les Libyens ont l’intime conviction qu’ils ont fait œuvre de salubrité publique au bénéfice non seulement de leur pays mais au profit de toute l’humanité», nous déclare un jeune combattant anti-El Guedddafi.

Par ailleurs, un hôtelier au centre-ville de Zouara, à qui nous avons demandé de nous servir du thé après le dîner, était désolé de ne pouvoir satisfaire notre demande, il a eu cette réponse : «De toute façon, on ne manquait pas seulement de thé, mais de justice également et aucune humanité à notre égard…»Ou bien également cette autre réflexion d’un jeune qui nous disait que «la population réclamait une unité de dessalement d’eau de mer toujours remise aux calendes grecques par le dictateur, pendant que sa fille Aïcha se prélassait dans des piscines luxueuses où le Whisky de son frère Hanibal coulait à flots». Il nous fait remarquer que «les pétrodollars aidant, El Gueddafi construisait là où il le voulait des lacs artificiels».

Après notre visite dans cette ville libyenne qui est distante de 350 km à l’ouest de Tripoli, c’est l’espoir de voir les Libyens réaliser, dans un proche avenir, le «Maghreb des peuples», et comme dirait Victor Hugo : où «chacun aura sa place et tous en tout entier» dans une amazighité enfin retrouvée. Néanmoins, dans un clin d’œil de gentille malice, les Libyens ont pris congé de nous, non sans nous dire que l’Algérie n’a pas le monopole de l’amazighité et c’est tant mieux comme ça ! Cette aventure, à vrai dire, n’était pas sans risque, mais l’amour de la patrie élargie, qui est le Maghreb des peuples, était plus grand et nous franchîmes des frontières politiques qui n’ont jamais pu empêcher les populations amazighes de tous les pays du Maghreb de se sentir unis.

Il est à rappeler que l’espace géographique qui s’étend des îles Canaries (océan Atlantique) aux oasis de Siwa en Egypte est peuplé depuis la nuit des temps de Berbères et les populations qui s’y trouvent ont su préserver, malgré les vicissitudes, leur culture, nonobstant l’oralité de la langue y afférente : le tifinagh, langue écrite de l’espace amazigh, l’une des plus vieilles langues du monde, étant l’expression scripturale uniquement des Touareg.

Cylia Lateb

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