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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 13:46

 

NOTICE SUR LES CANONS DE LA QALAA DES BENI-ABBËS

par Association El Mokrani B.B.Arréridj, samedi 18 juin 2011, 11:25

Le premier auteur qui ait fait mention des canons de Kalaâ est, croyons-nous, le général Daumas dans ses Etudes historiques sur la grande Kabylie. Les renseignements pleins d'intérêt qu'il donne, tant sur ces pièces d'artillerie qu'on /lait si étonné de trouver en pareil site, que sur la position topographique de cette ancienne capitale d'un royaume kabyle, lui furent fournis, ainsi qu'il le dit lui-même en note, par un touriste distingué, M. de Chevarrier, le premier européen qui vraisemblablement ait visité Kalaâ.

 

Comme sur la foi de ce double témoignage d'autres touristes pourraient bien, ainsi que nous, être tentés de gravir les sentiers étroits et périlleux qui seuls donnent accès au coeur de cette immense citadelle aérienne, nous croyons leur épargner cette course au clocher, en leur disant, que ces fameux canons ne sont plus à Kalaâ, mais bien à Bouni, dans la cour d'un bordj tout récemment bâti par les Français sur le plateau de ce nom, à trois lieues sud-ouest de Kalaâ. Quel recul! C'est là que nous les avons vus. C'est là qu'il faudra désormais aller pour les visiter.

 

Ils sont au nombre de quatre :

Le premier, le plus beau comme matière et comme travail, est eu bronze et mesure près de deux mètres en longueur et trente centimètres en diamètre à sa bouche, épaisseur des parois comprise. Dans la partie supérieure de la volée, il est entouré de huit rangées de fleurs de lys, comprenant alternativement l'une six et l'autre cinq de ces fleurs. Du côté de la culasse, un peu au-dessus de la lumière, est gravée une L majuscule, surmontée d'une triple fleur de lys formant couronne royale. Sur toute sa surface extérieure, on remarque des dessins bizarres, incorrects, qui ne sont pas autre chose que des imitations grossières des fleurs de lys primitives, et des noms hébreux encadrés dans des arabesques plus ou moins réussies, que quelques ciseleurs juifs (et on sait qu'ils étaient autrefois très nombreux à Kalaà), se sont amusés à graver sur le bronze. Il se pourrait, toutefois, qu'on trouvât là tel nom, telle date, qui mettrait sur la voie pour remonter à la provenance de celle pièce. L'heure avancée ne nous a pas permis d'en essayer la lecture.

 

La seconde pièce est en fer et mesure en longueur environ dix centimètres de plus que la précédente. Elle est comme celle-ci en très bon état de conservation; mais elle n’à ni ornementation, ni marque de fabrique d'aucune sorte, au moins sur la partie que l'oeil peut embrasser dans la position actuelle qu'elle occupe. Il m'a été cependant affirmé par un lettré de l'endroit, qu'elle porte gravée en caractères arabes l'inscription suivante qui, si elle est vraie, lui assignerait une origine tout à fait locale : Cenâat Hadj Abdallah euldji, Ce qui signifie : (Ouvrage du pèlerin Abdallah, chrétien). Ainsi ce sérail quelque ouvrier européen, un renégat espagnol peut-être, qui serait venu établir dans cette capitale des Beni-Abbès, une fonderie de canons, après avoir embrasser la foi de l'islamisme. Bien qu'à peu près inadmissible, cette hypothèse n'en a pas moins cours dans le pays, où les habitants supposent que ces canons ont été fondus à Kalaâ même. Sans doute ces montagnards ont été pendant longtemps renommés pour leurs factures d'armes à feu ; mais, vu les ressources dont ils peuvent disposer, la raison a bien de la peine à admettre qu'ils aient poussé l'art de la fonderie assez loin pour exécuter des pièces d'artillerie d'un si fort calibre. Dans tous les cas, cela n'expliquerait pas davantage la présence du canon en bronze dont l'origine toute française est incontestable.

 

Les deux autres pièces d'un calibre bien moindre que les deux précédentes, sont des couleuvrines en fer, longues d'environ un mètre et demi, sans ornement et sans marque de fabrique. L'une d'elles est cassée en grande partie, l'autre est intacte.

Voilà les pièces telles que je les ai vues. Comme la description qu'en donne M. le général Daumas, d'après les renseignements à lui fournis par M. de Chevarrier, diffère un peu de celle qu'on vient de lire, nous croyons devoir la reproduire

Ici :

« Abd-el-Aziz passe, dit-il, non seulement pour avoir bâti la Casbah (de Kalaâ), dont on voit encore les ruines, mais encore pour avoir introduit dans Kalaâ quatre canons de gros calibre. Eu égard au site de la  ville, ce fait serait traite de fabuleux si les quatre pièces n'en attestaient encore par leur présence l'inexplicable vérité. Deux sont du calibre de 36 et d'origine française, car elles portent les fleurs de lys et un L surmontée de la couronne royale.

La troisième était beaucoup moindre. La quatrième est cassée. Elles jonchent aujourd'hui la terre, l'une sous un arbre au village des Ouled-Hamadouche, les autres près de la mosquée d'Ouled-Yahia-ben-Daoud et dans les mares (gheder) des Ouled-Aïssa. Les habitants conservent encore quelques notions exactes sur la charge de ces pièces ; ils disent que les plus grosses portent un boulet plein de dix-huit kilogrammes et consomment à chaque coup six kilogrammes de poudre.»

 (Page 47 de l'ouvrage précité).

 

Nous ne ferons qu'une observation à ce récit. C'est que la pièce en bronze est seule ornée de fleurs de lys et d'une L surmontée d'une couronne. Aucune des trois autres pièces ne porte trace d'ornements. En outre, nous tenions à enregistrer ici la constatation d'un fait qui peut-être un jour serait devenu matière à controverse. C'est que ces quatre pièces de canon, à l'époque où M. de Chevarrier les a signalées pour la première fois et que, depuis lui, bien d'autres personnes ont vues, particulièrement un grand nombre d'officiers de la colonne Camou, lors de l'expédition contre Bou-Barla, en juillet 1851, étaient bien dans Kalaà même, et non à Bordj-Bouni où on ne les a transportées que depuis trois ans environ, par ordre administratif et à grands renforts de bêtes et de bras. Dans quel but? C'est ce que personne n'a pu nous dire et ce que nous ne chercherons pas à élucider, car c'est de l'histoire contemporaine, et notre mission, à nous, est de fouiller clans le passé.

Donc, par quelle série de circonstances ces quatre pièces d'artillerie d'une origine toute européenne (ce qui est au moins certain pour l'une d'elles et plus que probable pour les trois autres), se sont-elles ainsi trouvées transportées en plein pays Kabyle, au milieu d'un véritable chaos de montagnes, sur le plateau le plus inaccessible qu'il soit possible d'imaginer? A quelle époque et par quels moyens ces pièces sont-elles arrivées chez ce peuple qui ne connaît pas encore l'usage de la brouette, à travers des sentiers étroits, raboteux, courant sur des crêtes bordées de précipices, ou serpentant le long d'escarpements à pic, à des hauteurs de trois et quatre cents mètres? C'est ce que l'on demanderait vainement aujourd'hui à l'histoire locale. Il faut donc recourir à d'autres sources et voir si dans les auteurs arabes ou européens qui Ont écrit sur l'Algérie, au temps des Turcs, nous ne trouverons pas les données nécessaires pour résoudre, au moins d'une manière suffisante, la question qui nous occupe.

 

L'emploi de l'artillerie dans les guerres avec lès populations de l'intérieur, ne fait guère son apparition au milieu des États barbaresques, qu'à l'époque où les Turcs s'emparèrent du pays, c'est-à-dire dans la première moitié du seizième siècle.

Dès l’année 1534 où 1535, nous voyons Kheïr-ed-Din se servir dans une expédition contre Kaïrouan, d'une invention singulière pour faciliter le transport de son artillerie par terre. Il fit faire, lisons-nous dans le GHazaouat publié par « M. Sander Rang\ sons le titre le Fondation de la régence d'Alger, des affûts auxquels il adapta un mât et une voile qui, poussée par le vent, tendait a les faire avancer sur la terre, comme des bâtiments qui fendent l'eau. Quoi qu'il en soit, ce furent les pièces de campagnes qu'il employa contre les Arabes lorsque, sous les ordres du sultan de Tunis, ils vinrent lui présenter le combat, qui les mirent sur-le-champ en déroute. Ces machines infernales que les hommes dont nous parlons, ne connaissaient pas encore, firent une telle impression sur leur esprit, qu'ils écrivirent à Kheïr-ed-Din pour implorer sa miséricorde.

 

D'après ce passage, il est aisé de conclure qu'aucune des pièces transportées à Kalaâ ne peut remonter au-delà de celte époque.

Quelques années plus tard, en 1542, Hassan-Agha, pacha intérimaire d'Alger en l'absence de Kheïr-ed-Din, ayant à châtier le roi de Koukou de sa connivence avec les Espagnols, prend la route de la grande Kabylie. Il envahit le pays à la tète de trois mille turcs armés de mousquets, deux mille cavaliers arabes, deux mille fantassins berbères et douze pièces d'artillerie, la plupart de petit calibre et montées sur affût.

Ici nous voyons les canons faire pour la première fois leur apparition dans les montagnes de la Kabylie.

Suivons-les dans leur marche, et pour cela nous n'avons qu'à ouvrir ce livre si instructif et si intéressant qui a pour titre les Époques militaires de la grande Kabylie et qu'a publié M. Berbrugger en 1857. Nous les retrouverons bientôt jusque chez les Beni-Abbés.

En effet, dix ans plus lard, en 1552, Abd-el-Aziz, restaurateur de la Kalaà, chef des Beni-Abbès et un des plus braves guerriers du Maghreb, accompagne Salah-raïs, successeur d'Hassan-Pacha « avec cent vingt Kabyles, chose rare à cette époque chez les indigènes, et seize cents chevaux, dans son aventureuse expédition contre Tougourt et Ouargla. Marmol raconte que dans ces pays plats, on imagina d'atteler les Berbères (c'est-à-dire les Beni-Abbès) aux canons des Turcs, et qu'ils traînèrent cette artillerie pendant tout le temps qu'on opéra dans le désert »

 

Voilà déjà nos Kabyles qui se familiarisent avec ces formidables engins de mort et qui, après les avoir traînés sur les sables du désert, sauront plus tard les hisser jusqu'aux sommets de leurs roches ardues. Mais poursuivons.

 

En 1557, Hassan, fils de Kheïr-ed-Din, étant revenu à Alger occuper de nouveau le poste de pacha, Abd-el-Aziz qui avait été jadis en fort bons termes avec ce même fils de Barberousse, lui envoya de grands présents pour renouveler leur amitié La bonne intelligence qui s'établit entre eux, à distance, dura un an, pendant lequel Hassan lui donna les contributions de Msila et les trois pièces d'artillerie que Salah-Raïs y avait laissées.  (Les époques militaires, p. 92).

 

Voilà donc Abd-el-Aziz, ce roi des montagnes, en possession de trois pièces d'artillerie. Il est probable qu'il dut aussitôt les faire servir à sa plus grande gloire, en les tournant contre ses voisins rivaux, pour étendre les limites de son petit royaume et satisfaire ainsi son ambition. Car trois ans plus tard, en 1559, nous voyons que ce même pacha indigné des usurpations de Abd-el-Aziz  En effet, dix ans plus lard, en 1552, Abd-el-Aziz, marche contre lui avec trois mille Turcs et, selon Haedo, avec huit pièces de canon, vient camper à Medjana, y construit une forteresse, en élève une autre à Zammoura (où l'on voit encore aujourd'hui des pièces d'artillerie), et se retire. Mais, poursuit M.Berbrugger, il ne fut pas plutôt parti, qu'Abd-el-Aziz descendit de ses montagnes, et, dans une seule rencontre, tailla en pièces ces hommes  et leur chef En apprenant ce désastre, la garnison turque du bordj Medjana se retira ailleurs, et le chef des Beni-Abbès vint le démolir et enlever quelques pièces de campagne qui avaient été prises sur les espagnols à la déroute de Mostaganem (en 1548), et que le pacha y avait laissées. »

 

C'est au milieu de ces faits historiques que nous devons trouver les trois pièces en fer de Kalaâ, et il est à supposer que ce sont celles qui furent données à Abd-el-Aziz par le pacha Hassan, et qui avaient été laissées à Msila par Salah-Raïs.

 

Quant à la pièce en bronze aux armes de Louis XIV, elle ne peut provenir que de l'expédition du duc de Beaufort contre Djidjelli, en 1664. En effet, l'histoire nous dit qu'après trois mois d'occupation l'armée française dut se rembarquer le 31 octobre au matin, en abandonnant trente-six pièces d'artillerie. Or, il est à présumer que les Beni-Abbès, dans la joie de leur triomphe, et voulant rapporter sur leur rocher une preuve non équivoque de la victoire à laquelle ils avaient le plus contribué, traînèrent à grands renforts de bras, par la vallée de l'Oued-Sahel, et puis hissèrent jusque dans leur nid d'aigle, cette formidable pièce d'artillerie qui devait perpétuer à jamais le souvenir de leur victoire. Mais ils ignoraient que seuls les écrits restent, et voilà pourquoi, aujourd'hui, en présence même de ce trophée matériel, le fait auquel il se rattache a disparu de la mémoire de leurs petits-fils et que l'histoire, pour en retrouver l'origine, doit se borner à de simples conjectures, à moins que le hasard ne la fasse découvrir dans quelque manuscrit jusqu'ici ignoré.

 

Constantine, le 30 avril 1864.

E. VAYSSETTES.

 

 

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