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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 23:43

Le Matin

 

 

Ils reviennent fébrilement des villes, sensibles à l’appel de l’olivier, pour cueillir ce fruit à la sève miraculeuse.

Contrairement à l’olivier, qui est une valeur sûre, le pétrole n’est pas éternel.
Contrairement à l’olivier, qui est une valeur sûre, le pétrole n’est pas éternel.

Fonctionnaires ,retraités ,simples ouvriers d’usines, ils sacrifient leur repos estival pour réserver leurs vacances à la cueillette des olives ! Ils passent leurs week-ends dans les champs avec femmes et enfants, à reproduire les gestes ataviques des aïeux, à réanimer les vieux reflexes de solidarité en invitant les frères et les voisins à Tiwizi, l’ancestral rituel d’entraide ! Il faut que toutes les olives soient ramassées et menées vers les moulins comme le veulent les valeurs des anciens !

Ce sont les paysans d’antan porteurs de savoir-faire avérés engloutis par les villes, les fellahs accomplis déracinés par la colonisation et charriés par fournées entières vers les cités abandonnées par les colons à l’indépendance du pays ! Simple nostalgie ou besoin économique ? Il y a des deux ! Plus forte encore est la nécessité de renouer avec le monde des parents, les valeurs des ancêtres, retisser le lien perdu entre la terre et les enfants nés en ville, redonner du sens à la vie ordinaire des ruelles anonymes des cités dortoirs en injectant un zeste de réalité, un peu d’air frais de la montagne, une odeur de racines anciennes , un peu de bonheur dans la routine corrosive de la fausse modernité urbaine. Allier l’utile à l’agréable, cueillir les olives et piqueniquer dans l’herbe entre les lentisques, les genêts et les romarins dans un panorama de rêve, un ciel bleu colonisé par les vols d’étourneaux, qui se perdent au loin derrière comme des grains de café semés à l’horizon sur les crêtes enneigées.

Que la montagne est belle !

Que la Kabylie est belle, les enfants des villes peuvent-ils s’imaginer en voyant un vol d’étourneaux que le temps des olives est arrivé ? Dirons-nous pour paraphraser Jean Ferrat ! Ils découvrent que la montagne est surprenante, que le respect, la solidarité et l’hospitalité existent encore , que voir des animaux libres qui paissent dans l’insouciance et des vols d’oiseaux sans rien payer est possible, que la vie simple des paysans procure un immense bonheur !

«Il y a des joies qui ne s’achètent pas, des plaisirs insoupçonnés, des bonheurs tranquilles… ces joies, ces plaisirs, nous seuls les connaissons lorsque nous allons le matin aux champs faire la cueillette dans la rosée» écrivait Mouloud Feraoun dans son roman «Jours de Kabylie»

Il y a longtemps que le verger oléicole national est à l’abandon ! Délaissé par ses propriétaires parce qu’il ne les faisait plus vivre et déclassé par l’Etat parce qu’il ne procure pas les mêmes rentes que le pétrole ! Avec le déclin de l’oléiculture de nombreuses pratiques séculaires du terroir, socle de l’identité locale, sont tombées dans l’oubli. Avec ses pratiques productives de richesses ont périclité les valeurs existentielles essentielles qui ont permis à nos ancêtres de résister aux multiples colonisateurs et de chasser le dernier.

Ce retour à la terre même tardif est salvateur pour les cultures et les hommes ! Il est porteur d’espoir pour les enfants de ce pays qui dans les décennies à venir ne bénéficieront sans doute pas des rentes des hydrocarbures ! Renouer avec l’effort et les valeurs essentielles de l’humanité, sortir de la logique de l’assistanat et de la dépendance de l’économie rentière !

Ces citadins attirés par le grand air et l’espoir de repartir avec de l’huile d’olive propre, l’huile de leurs oliviers triturée dans un moulin à renommée bien établie, sont conscients du déclin. Un grand nombre d’entre eux ont repris en main les oliveraies familiales, organiser la relance de la culture, densifié les plantations par de jeunes variétés plus résistantes aux maladies, modernisé les outils de productions et les pratiques de récolte. C’est bon signe même si ces pionniers ne sont pas encore légion ! Ils savent que la tache est rude que l’Etat qui a les moyens est loin des paysans qui ont le savoir-faire et la volonté de relance !

Le terroir est malade. Le savoir-faire s’est perdu. Les rituels identitaires se sont folklorisés. La vieille génération d’oléiculteurs s’accroche à un passé idéalisé, sans pouvoir transmettre des compétences mesurables autres que des clichés et des croyances régulièrement démenties par la science agronomique. La nouvelle génération d’oléiculteurs découvre le résultat effrayant de l’abandon de cet arbre emblématique durant les quarante ans qui ont suivi la guerre de libération, fracture de huit années de braises. Des survivances culturelles fébrilement sauvegardées par quelques tenaces idéalistes entretiennent l’espoir ténu d’une relance salvatrice.

La mort de l’oliveraie

Le verger national de l’olivier n’a cessé de se dégrader et de dépérir et sa culture de s’appauvrir depuis 1964, année durant laquelle le premier gouvernement de l’Algérie indépendante avait interdit l’exportation privée de l’huile d’olive. Cette décision, prise en représailles contre la région kabyle qui avait abrité et entretenu une rébellion armée en 1963 connu sous le nom de "maquis du FFS", avait supprimé, pour les oléiculteurs de Kabylie, le métier de négociant international de cette noble matière grasse, coupant l’Algérie des nations développées telles l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, pays où l’oléiculture est une préoccupation stratégique nationale.

La réforme agraire de Houari Boumediene viendra, dans les années soixante-dix, reléguer l’olivier au statut d’arbre décoratif. Ce fut l’abandon de l’olivier national et le début de l’importation de l’huile d’olive de Tunisie ! L’olivier symbolisait la fierté d’une région, la liberté et l’autonomie du paysan montagnard kabyle. Les choix politiques en matière d’agriculture ont ruiné les fellahs et accéléré l’exode rural. Dans les années quatre-vingt, des options technicistes en matière d’outillages propres à l’oléiculture ont accéléré la déstructuration des rapports entre les producteurs d’olive et les oléifacteurs, fabricants d’huile. L’importation de la « chaîne continue » après la « super presse », deux types de moulins à olive qui utilisent très peu de main d’œuvre, a tué les pratiques ancestrales liées à la trituration de l’olive. Plusieurs métiers ont ainsi disparu. Les scourtiniers qui tissent les sacs plats servant à presser la pâte d’olive, les bûcherons qui alimentent de leurs fagots les moulins traditionnels, les connaisseurs des pressoirs qui manœuvrent les divers outillages et ustensiles anciens, tous ces métiers ont périclité. Le résultat des diverses politiques jacobines qui n’ont jamais associé les paysans à la réflexion sur les choix et encore moins sur les décisions est là : Au prix de 500 à 600 dinars le litre, l’huile d’olive est devenue un produit de luxe inaccessible aux bourses moyennes. Avec une consommation moyenne de moins de deux litres par an, l’algérien est un faible utilisateur d’huile d’olive, contrairement aux idées reçues. Malgré l’importance du verger oléicole qui occupe 40% de la surface arboricole nationale, l’olivier ne produit que 5% de la consommation nationale en graisses végétales et en huiles, ce qui impose un recours à l’importation des huiles de graines pour une valeur oscillant entre 600 à 800 millions de dollars par an.

L’Algérie compte environ 20 millions d’oliviers en production, sur les 40 millions déclarés récemment par le ministère de l’agriculture, quantité négligeable par rapport aux possibilités de la surface agricole utile (SAU), très loin derrière la Grèce avec 96 millions d’oliviers, la Tunisie et ses 55 millions d’arbres et sans aucune comparaison avec l’Italie ou l’Espagne, dont le verger dépasse les 200 millions d’oliviers.

Dans le verger national, qui a échappé à la politique coloniale de la terre brûlée, 40% des oliviers sont atteints de vieillesse et ne produisent plus rien. L’exode rural massif, qui a éloigné les paysans de leur terre, s’est accompagné de la déperdition des connaissances et pratiques liées à l’oléiculture transmises durant des siècles par les ancêtres. Les jeunes algériens ne savent rien, ou presque, de l’olivier, sa culture, sa production, sa protection, son avenir et tous les bienfaits qu’il prodigue à l’être humain, d’où le peu d’intérêt qu’ils accordent à cet arbre miraculeux.

L’huile d’olive, symbole du blason identitaire

L’huile d’olive occupe une place à part dans l’économie réelle et dans l’imaginaire populaire. Elle est à la fois le symbole de l’autonomie économique et de la liberté, le médicament pivot dans la pharmacopée traditionnelle, l’aliment incontournable des résistants à l’envahisseur et l’occupant, l’équivalent général pour l’échange et le troc, une valeur sure qui conserve la richesse du paysan, c’est carrément la principale armoirie dans le blason identitaire de Kabylie.

L’oléiculture algérienne vit sur des mythes. L’huile produite par le moulin traditionnel, à meule de pierre et presse de bois, qui triture l’olive bien mûre à la cadence d’un cheval serait la meilleure du monde. L’huile d’olive est redevenue de mode en occident. Celle de Kabylie a la chance d’être entièrement biologique. L’olive est produite sans engrais, sans pesticides, triturée sans adjuvants. L’huile, fabriquée selon les procédés technologiques européens, est conditionnée sans conservateur ni colorant et classée suivant les normes internationales.

Le célèbre cru de Tablazt dans la Haute Soummam médaillé à l’exposition universelle de Bruxelles de 1910, les huiles âpres des orées forestières des Bibans, les huiles vert jade des piémonts d’Illoula, les huiles lourdes de haute Kabylie aux arômes fugaces de pin et de chêne, les huiles rose orangées de Seddouk, les huiles mordorées du littoral des Babors, ce florilège aux mille saveurs, aux mille couleurs, signerait-il la renaissance de notre olivier ?

Dans l’attente de la création d’un marché national de l’olive et d’un autre similaire de l’huile d’olive qui sanctionneraient l’effort, l’innovation et la qualité, la filière est menacée par le marché informel où l’huile frelatée , mélange d’huile d’olive fortement acide et d’huile de soja sans gout, domine la consommation domestique et le secteur de la restauration rapide dans les villes.

Libérez l’avenir

L’olive de Kabylie est produite sans engrais, sans pesticides. L’huile est entièrement naturelle avec un goût de maquis fleuri de romarin (amezir), de bruyère (Afouzel) de lentisque (amadagh) et de jujubier (Azougar). De nombreuses variétés concourent à une pollinisation riche et plurielle. Autrefois l’huile algérienne avait sa place sur le marché international. Des considérations politiques relevant d’un nationalisme étroit et sectaire ont fait perdre au pays l’un de ses plus sérieux atouts dans la mondialisation. Il demeure, selon les estimations des spécialistes, agronomes et économistes qu’au coût de production actuel, l’huile de Kabylie remplissant les paramètres organoleptiques exigés par le marché est parfaitement concurrentielle avec ses qualités et ses défauts.

De nombreux moulins produisent, depuis plusieurs années, de l’huile aux normes du marché européen, à moins de 0,8 degré d’acidité. L’exportation reprend timidement, même si le conditionnement pose un sérieux problème. L’emballage alimentaire homologué conforme aux conditions du marché mondial coûte encore trop cher.

Tant que des signaux sérieux de redressement de l’oléiculture ne sont pas visibles sur le tableau de bord de cette branche de l’agriculture, ni les capitalistes nationaux ni les étrangers ne s’intéresseront à l’huile algérienne fut-elle la meilleure du monde. La branche économique de l’oléiculture est l’une des chances algériennes, dans le combat que se livrent les multinationales sur le marché mondial sans frontières et sans tarifs douaniers.

Contrairement à l’olivier, le pétrole n’est pas éternel. Aider les producteurs, comme le font tous les gouvernements européens, au lieu de renflouer les caisses des spéculateurs, voilà l’unique démarche salvatrice qui s’impose à l’Etat algérien pour sauver la spécificité de la branche oléicole. Libérer le paysan et l’artisan des mains maléfiques des bureaucrates rentiers, c’est libérer l’avenir.

Rachid Oulebsir

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Published by iflisen - dans Kabylie
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