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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 01:04
L'Expression

 
DOSSIERS

FUITE DES CERVEAUX
Au-delà des slogans
08 Novembre 2009 -

 

 

Le volontarisme politique à base de textes juridiques et d’institutions en état permanent d’asymétrie par rapport aux données concrètes du monde de la connaissance, risque de se révéler notoirement insuffisant.

Aujourd’hui, le pouvoir politique place en tête de ses priorités le recours aux compétences nationales expatriées, afin de les associer à l’effort de développement culturel, scientifique et technique qu’il veut impulser au profit de tous les Algériens. Mais la méthode autant que les moyens préconisés font la part belle au volontarisme.

Les raisons de la fuite des cerveaux

Il en existe plusieurs que l’on ne peut ici qu’évoquer: l’arabisation démagogique de l’enseignement (surtout à partir de 1979), la bureaucratisation de la recherche, la dévalorisation du statut symbolique et matériel des cadres (à partir de 1984), la montée de l’islamisme radical qui avait décidé de cibler, en priorité, l’élite intellectuelle francophone (à partir de 1993), l’insuffisante garantie des libertés individuelles et collectives, le déclassement social des diplômés de l’enseignement supérieur au profit des titulaires de rentes et des spéculateurs depuis la suppression du monopole de l’Etat sur le commerce extérieur (février 1991).
C’est la conjonction de l’ensemble de ces facteurs auquel il faut ajouter le repli sur soi de l’Algérie, depuis la généralisation de la langue arabe et l’arrêt de toute recherche/ développement dans l’industrie, qui explique l’exode des compétences. A partir de 1992, en raison de la dégradation de la situation sécuritaire, économique et sociale, la fuite des cadres vers l’étranger devient massive et dès 1998, c’est la hantise du déclassement social qui pousse des milliers d’Algériens à quitter le pays, portés qu’ils sont par une double conviction: les perspectives de redressement du pays sont faibles et leurs enfants risquent de subir un déclassement social encore plus important que celui qu’ils ont connu. De surcroît, comme dit plus haut, la prospérité fulgurante du seul segment de la population qui a échappé aux contraintes de l’ajustement structurel de 1994 et des années suivantes, c’est-à-dire celui des spéculateurs, achève de démontrer aux élites les plus lucides mais non encore résolues à s’expatrier, qu’il leur faudra franchir le pas fatidique, sauf à se naufrager. Leur détermination est désormais d’autant plus forte que les pouvoirs publics ne manifestent strictement aucune sollicitude à leur égard, en dépit de leurs généreuses déclarations d’intention qui viennent surtout témoigner d’une formidable duplicité à l’égard d’un phénomène de société qu’ils n’ont pas les moyens, et peut-être même pas la volonté, de traiter en profondeur.

La faible attractivité du territoire algérien pour tous les types d’investissement

Comme nous l’avons souvent évoqué dans ces colonnes, l’Algérie reste une terre faiblement attractive pour tous les investissements (y compris naturellement les investissements immatériels et ceux relatifs au développement des connaissances). Les entreprises étrangères, qui cherchent à développer leur croissance externe, n’acceptent d’investir que dans les Etats qui possèdent déjà une industrie puissante, qui sont en forte croissance et aussi ceux qui sont capables d’accompagner l’externalisation des activités des grandes firmes par les différentes opérations d’outsoursing. Le gouvernement a pensé, jusqu’en 2009, qu’il suffisait de multiplier les générosités fiscales au profit des IDE pour que, par surcroît, ceux-ci investissent massivement dans la recherche/développement. Or l’ouverture de l’Algérie à l’égard des IDE n’est qu’un aspect d’une politique macroéconomique qui doit viser l’efficacité maximale des facteurs de production. Les Algériens de la diaspora ne seront tentés de revenir en Algérie que du jour où l’Etat algérien décidera d’attaquer à la racine les phénomènes multiples de la dépendance technologique. Tant que notre pays ne sera pas en mesure d’accueillir des laboratoires et des centres de production à haute valeur ajoutée, l’essentiel de notre diaspora ne sera pas disposée à s’impliquer, outre mesure, dans l’élévation du niveau scientifique, technique et culturel de notre pays, en dehors d’expertises ponctuelles dont l’impact sur le tissu scientifique et culturel sera insignifiant. Si l’Algérie veut réellement se réconcilier avec sa diaspora, comme c’est le cas aujourd’hui de la Tunisie, du Maroc, de la Chine, de la Malaisie, de la Turquie, elle devra se donner les moyens d’installer des unités de recherche susceptibles d’attirer de grands groupes américains, japonais, européens dans le sillage desquels des centaines d’éléments de notre élite expatriée ne manqueront pas de s’inscrire de façon durable. Il ne faudrait pas que le vrai débat soit occulté. La question ne porte pas, en effet, comme le donne à entendre la réglementation algérienne sur les investissements, uniquement sur un transfert de hautes technologies, mais sur la productivité globale des facteurs de production. Pour ne prendre que l’exemple de l’industrie, au-delà de la transmission du savoir-faire, il y a la question de la diffusion des techniques au sein du tissu industriel via la sous-traitance, l’assimilation de la documentation technique, la formation des cadres et du personnel d’exécution aux procédés de fabrication et aux méthodes de gestion. Sans jamais oublier, naturellement, la protection des droits de propriété intellectuelle des intervenants extérieurs. Dans un pays où ces droits sont sérieusement piétinés, il sera pour le moins difficile de convaincre les universitaires et chercheurs algériens de l’étranger, de communiquer leur savoir-faire aux Algériens de l’intérieur (un éminent urologue français, d’origine algérienne, auteur d’une première mondiale en laparoscopie, venu en Algérie former des urologues aux techniques chirurgicales les plus modernes et opérer gratuitement et avec succès des dizaines de malades donnés pour condamnés par les médecins algériens, a pu constater, sidéré, que sa technique avait été piratée et se vendait sur le marché libre sous forme de DVD).Voici, hélas, le type de signal que nous envoyons à nos compatriotes de l’étranger.

Migration des élites et mondialisation

Il faut se garder de croire que l’exode des cerveaux est un phénomène caractéristique de l’Algérie par rapport aux autres Etats comparables et même aux Etats développés. Il est vrai que chez nous, il continue de revêtir une dimension massive. Entre 1980 et 2008, ce sont pas moins de 150 000 Algériens (cadres, chercheurs, universitaires et leur famille) qui ont quitté l’Algérie, apparemment sans esprit de retour. Ceci dit, la mondialisation des échanges qui connaît une progression remarquable depuis le début des années 1990 a fait des individus comme des entreprises, les principaux acteurs de la mondialisation. L’Algérie n’échappe pas à cette tendance dominante, alors surtout que les pouvoirs publics n’ont jamais manifesté un empressement quelconque à retenir les compétences nationales. Il est même permis d’aller plus outre dans le constat; plus l’Algérie ralentira le pas vers la mondialisation, au profit d’un illusoire développement autocentré, plus la volonté de l’intelligentsia algérienne de vouloir s’expatrier sera forte. La migration des élites a en effet partie liée au caractère foncièrement rentier, non pas seulement de l’économie, mais de toutes les représentations sociales et symboliques de la société (il n’est point besoin d’être sociologue pour le déceler). En effet, le modèle rentier exportateur, dont on nous annonce de façon récurrente la fin proche, mais qui reste dominant, refoule vers les marges toute velléité de construire le pays à partir de l’économie du savoir et de la connaissance et étouffe dans l’oeuf tout effort tendant à s’approprier les technologies modernes en vue de les adapter aux nécessités nationales. Est-il normal que notre pays soit encore à la peine pour sortir du modèle d’Etat rentier clientéliste, en dépit de toutes les leçons que l’histoire nous a enseignées depuis l’indépendance (étatisme économique stérile, système éducatif inepte, arabisation au rabais qui marginalise surtout les enfants des catégories modestes, corruption galopante et omniprésente, méfiance grandissante des véritables investisseurs à notre endroit)? L’exode ininterrompu des compétences est là pour démontrer que la mondialisation s’est imposée à l’Algérie en lui aspirant son élite, alors que notre pays disposait largement des ressources qui lui eussent permis de planifier son insertion progressive et vertueuse dans l’économie monde, en conservant ses ressources humaines pour la formation desquelles il a par ailleurs consacré des centaines de milliards de dollars depuis l’indépendance (tous secteurs compris). C’est ce que la Corée du Sud a brillamment réussi.

L’inertie de la bureaucratie

Il n’est pas question de revenir ici sur les initiatives qui ont été prises au cours des vingt dernières années pour convaincre l’élite expatriée de retourner au bercail. Le bilan des tentatives faites, le plus souvent de façon désordonnée, par des bureaucrates peu motivés est globalement négatif au seul vu des résultats obtenus. Mais le constat d’échec ne dispense pas les décideurs de se pencher sur ses véritables causes, ce qui n’a pas été fait jusqu’ici. Le décret présidentiel du 9 septembre 2009 portant création, organisation et fonctionnement du Conseil consultatif de la Communauté nationale à l’étranger tente, quant à lui, d’apporter une réponse nouvelle au phénomène de l’exode des cerveaux. Mais il convient de suite de dissiper un malentendu. Ce décret ne concerne pas spécialement les élites algériennes expatriées; il s’adresse à l’ensemble de la communauté algérienne à l’étranger. On doit cependant se féliciter du fait qu’il institue une «commission de la recherche scientifique et des compétences nationales à l’étranger». Mais il faudra attendre l’adoption du Règlement intérieur du Conseil pour être fixé sur sa compétence, ses missions et son fonctionnement. On peut, on doit même, regretter le caractère purement consultatif de cet organisme dont les réunions sont ponctuées de PV adressés au ministre des Affaires étrangères ainsi qu’au ministre chargé de la Communauté nationale à l’étranger. Quelle est l’autorité juridique de ces PV? Les deux ministres concernés peuvent-ils se considérer, au moins moralement, comme liés par les recommandations du Conseil? Il est étonnant que le décret présidentiel n’ait pas institué une instance d’arbitrage au niveau du Premier ministre, voire du président de la République lui-même, pour assurer le suivi des avis du Conseil. Et puis, surtout, il convient de relever le prosélytisme déplacé du texte qui risque d’ajouter à la circonspection de nos élites expatriées, passablement recrues de slogans et de mots d’ordre creux. De quelle autorité morale pourront se prévaloir celles et ceux qui sont chargés, en vertu du texte, de diffuser au sein de la communauté algérienne à l’étranger les idéaux du 1er Novembre, le rayonnement des valeurs civilisationnelles et culturelles de l’Algérie, le renforcement de la conscience nationale, l’esprit civique ou le sens de la solidarité, tous principes outrageusement bafoués en Algérie, comme vient, une énième fois, de le marteler le président de la République, à l’occasion de l’ouverture de l’année judiciaire?
Et au-delà des prérogatives très limitées du Conseil (ce qui introduit un élément majeur d’incertitude quant à la stratégie des pouvoirs publics en la matière), il y a un fait brut qu’il convient de traiter en priorité, c’est celui de la très faible adhésion d’un nombre grandissant de membres de l’élite intellectuelle autochtone à la politique d’ouverture à la diaspora algérienne proclamée par le chef de l’Etat. Il faut savoir que depuis le début des années 1980, le népotisme, le clanisme, le clientélisme ont fait une entrée remarquable au sein de l’Université algérienne et dans les milieux de la recherche (hypothèse, soit dit au passage, totalement iconoclaste du vivant de H.Boumediène), ouvrant des perspectives de promotion inespérées à nombre de candidats au poste d’enseignant, et souvent d’enseignant de rang magistral. Il n’est pas excessif de dire, qu’aujourd’hui l’Université algérienne et l’ensemble des milieux de la recherche sont gangrenés par l’imposture et le charlatanisme et cela dans toutes les disciplines (sciences sociales, médecine, sciences exactes, etc.): pseudo-professeurs d’enseignement supérieur, pseudo-maîtres de conférences, pseudo-chargés de cours, pseudo-directeurs de recherche...Il est peu probable que cette engeance fasse bon visage aux compétences algériennes formées à la dure école de l’effort, du mérite et du sacrifice. Les tribulations récentes de quelques éminents hommes de science algériens, venus transmettre leur savoir de façon bénévole, et à qui on a laissé entendre qu’ils n’étaient pas les bienvenus, en sont le plus pathétique des témoignages.
Il résulte de ce qui précède que le volontarisme politique à base de textes juridiques et d’institutions en état permanent d’asymétrie par rapport aux données concrètes du monde de la connaissance, risque de se révéler notoirement insuffisant. Seul un changement profond des mentalités et une lutte acharnée contre l’imposture intellectuelle pourront augurer d’un retour très progressif des compétences algériennes, aujourd’hui disséminées à travers le monde, vers leur pays d’origine, lequel n’est plus, pour nombre d’autres, que celui, déjà lointain, de leurs parents et dans quelques années, de leurs grands-parents.

(*) Professeur de droit
alimebroukine@yahoo.com

Ali MEBROUKINE (*)

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commentaires

Moulessouiga 12/02/2010 22:10


Il n'y a à ce jour aucune protection juridique pour accompagné ces expatriers a investir dans leurs pays d'origines ; je suis l'un de ces enfants voulants tendre le bras a sa propre mére laquelle
était tout simplement l'Algérie . Pour mieux se servir je vous pries de bien vouloir allez sur le blog pour connaitre mieux notre amertume et désespoire .


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