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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 17:01
Egypte: les exciseurs plus forts que la loi

 

Même interdite, la mutilation sexuelle des filles reste massivement pratiquée.

Le Caire de notre correspondant

Libération, 29 décembre 1997

 

Le conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative égyptienne, a décidé dimanche de confirmer le décret du ministre de la Santé interdisant l'excision dans les hôpitaux publics et privés du pays. Le ministre de la Santé a décrété, le conseil d'Etat a statué... et rien ne va changer. Rien ne va changer parce que 97% des Egyptiennes sont excisées, selon une enquête du ministère de la Santé menée l'année dernière auprès de 1 5 000 personnes et confirmée par une enquête clinique auprès de 90% des femmes. Parce que 80% d'entre elles estiment qu'il s'agit d'une bonne tradition quelles comptent bien "transmettre" à leurs filles.

Aucun contrôle.

Rien ne va changer non plus pour le docteur Mounir Fawzi qui avait attaqué le décret ministériel devant le Conseil d'Etat. Ce dernier n'est pas un obscur illuminé mais un gynécologue de renom: il enseigne à la faculté de médecine de l'université d'Aïn Chams, au Caire, possède un cabinet privé et consulte en fin de journée à la clinique privée Horus de Hadaïeq al-Qubba. "L'excision est une exigence religieuse. Le prophète Mahomet a dit: "Réduisez et ne mutilez pas! " Décret ou pas décret, je la pratique si on me le demande et je continuerai à la pratiquer. "
Il n'est pas le seul et, de toute façon, le ministère de la Santé n'exerce aucun contrôle dans les cliniques privées. "Remarquez que je le fais gratuitement pour qu'on ne dise pas que je défends l'excision pour gagner de l'argent", précise-t-il.
Le docteur, Fawzi, imperturbablement calme et courtois, a réponse à tout. L'excision en Egypte remonte à une époque antérieure à l'islam, elle touche aussi bien les chrétiennes que les musulmanes: c'est une coutume remontant à l'ère ptolémaïque, importée du Soudan et d'Éthiopie. Pourquoi l'Egypte est l'un des seuls pays arabo-musulmans à pratiquer l'excision? "Ce n'est pas parce que les autres ne suivent pas toute la sunna (les dires du prophète Mahomet) que l'on ne doit pas le faire nous." Ce n'est pas la jeune fille, âgée de 9 à 11 ans, qui décide, mais sa mère. "Quand on fait opérer un enfant de l'appendicite , c'est pour son bien. Est-ce lui qui décide?"
Comment un médecin peut-il recommander une opération inutile, dont le seul effet est de supprimer le plaisir sexuel de la femme?
"Personne n'a dit qu'il fallait enlever tout le clitoris. On ne coupe qu'un petit bout de peau, ce qui dépasse, parfois rien du tout lorsque ce n'est pas possible. L'excision telle qu'elle est pratiquée en Egypte n'a jamais rendu frigide ou stérile. Elle ne cause pas d'infection ou de saignement. Si c'était vraiment le cas, aurions nous une démographie aussi galopante?" "Pendant des centaines d'années, le peuple égyptien a suivi les préceptes de la sunna et voilà qu'un ministre veut l'interdire. Au nom de quoi ? Parce que la France, l'Angleterre ou les Etats-Unis sont contre .Nous ne leur demandons pas d'adopter nos valeurs religieuses, qu'ils nous laissent tranquilles!"
Mounir Fawzi a étudié en Grande-Bretagne et en Allemagne, il parle parfaitement le français, appris au collège des frères de Fagalla.

Tournée des villages.
Rien ne va changer parce que, de toute façon, ce sont le plus souvent des barbiers et surtout des dayas, les sages-femmes traditionnelles, qui opèrent, et non des médecins. Au mois de juillet, elles font la tournée des villages et des quartiers: lorsqu'enfle la crue du Nil et que les dattes commencent à rosir. Dans l'imaginaire populaire, l'excision donne aux jeunes filles un teint de rose et les rend plus fécondes. C'est la tradition, loin devant la religion, la chasteté on l'hygiène que les mères invoquent lorsqu'il s'agit d'exciser leurs filles. Chaque année, des dizaines de fillettes meurent des suites d'opérations réalisées dans des conditions épouvantables comme celle filmée "live" par CNN et diffusée en septembre 1994, en pleine Conférence des Nations unies sur la population qui se tenait au Caire. Rien n'avait été épargné: ni les cris d'effroi et de douleur de la fillette, ni la barbarie rudimentaire du barbier qui officiait. "Ce qui a changé depuis l'affaire CNN, est qu'on ne peut plus nier, occulter ce phénomène", estime Marie Assad, 1'une des militantes les plus engagées dans la lutte contre l'excision. Il y a vingt ans, lorsqu'elle commençait à parler du sujet, on la traitait de folle.

Pour Marie Assadaussi, rien ne va changer du jour au lendemain.
"Ce n'est pas à coups de lois et de décrets qu'on réglera le problème. Dans le contexte actuel, une loi d'interdiction serait contre-productive. Les gens se diraient que si c'est interdit, c'est que c'est bien et important. Et puis il y a assez d'instruments juridiques comme ça."
Le seul travail qui porte ses fruits, c'est celui réalisé en petits groupes de cinq on six femmes, jamais plus: là, elles acceptent d'évoquer, souvent pour la première fois, leur expérience personnelle, parler de la douleur de l'opération. là, elles découvrent que la voisine qui n'est pas excisée n'est pas une dévergondée. "En vingt ans, nous n'avons rien changé, il ne faut pas se leurrer "
Sur les 80 ONG représentées dans la Feniale Génital Mutilation Task Force, seules trois font un réel travail de terrain depuis plus de cinq ans. "Ça ne sert à rien de donner des arguments médicaux, ça ne sert qu'à médicaliser le problème. Il faut parler, parler, parler. Il faut faire réfléchir les gens sur l'origine de cette pratique païenne et coutumière."
Généralement, plus le niveau d'étude s'élève, plus l'excision diminue, mais ce n'est pas évident.

Chefs religieux muets.
L'ignorance en effet est abyssale: médecins qui ne savent pas que le plaisir féminin existe, maris qui ne connaissent même pas la différence entre une femme excisée et une qui ne l'est pas, professeurs pour qui l'idée d'une éducation sexuelle s'apparente à un cours de pornographie. Jusqu'aux plus hautes autorités religieuses du pays, musulmanes comme chrétiennes, qui n'ont jamais osé condamner franchement l'excision. Le patriarche des coptes (chrétiens d'Égypte), Chenouda III, n'a jamais pris position publiquement sur le sujet. Pour la première fois, le cheikh Tantawi, grand imam d'al-Azhar, a révélé dernièrement que sa fille n'avait pas été excisée: bel acte de courage.
"L'excision est une coutume qui n'a rien à voir avec la religion et il y a des doutes sur l'authenicité des dires du prophète concernant cette pratique" ajoutait-il. Hélas, en guise de conclusion, il bottait en touche: "Ce sont les médecins qui doivent trancher cette question." Le docteur Fawzi n'en demandait pas tant .

CHRISTOPHE AYAD

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Published by iflisen - dans actualités
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