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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 23:22

Jour d'Algérie 19 août

RACONTE-MOI LE PASSE

L'Algérie ou l'espace retourné

Si l’Algérie allait vers l’arabité et l’islamité, c’est qu’elle ne l’était pas. Une voie nouvelle indiquait une direction à prendre, mais dans laquelle personne n’entendait s’engager sous la houlette d’un pouvoir qui, militaire et technocratique, était dépourvu de toute identité culturelle. L’invalidation de l’histoire de la guerre d’indépendance suscita naturellement l’émergence d’autres repères idéologiques selon les articulations sociopolitiques et économiques des individus.

En l’absence du FLN tenu à l’écart sous Boumediene, puis

«réhabilité» par Chadli, les différents courants s’organisèrent en veillant à éviter les formes politiques classiques interdites par le pouvoir. Ainsi, le pays se trouva-t-il en «panne» d’identité une douzaine d’années à peine après son indépendance, et le vide fut comblé par les conclusions adoptées lors de la charte nationale. Il ne s’agit nullement d’imputer à cette dernière les retombées dont elle n’a été, au mieux, qu’une sorte de catalyseur politique. Le désarroi général qu’elle cristallisa, autant que la levée de boucliers qui s’ensuivit – le maquis armé de Bouyali en est la symbolisation –, remontent à la période d’indépendance. Une douzaine d’années avaient suffi à l’Algérie pour entamer sérieusement ce «retournement de l’espace colonial» dont parle Marc Côte* à travers une urbanisation et une industrialisation au pas de charge qui ont transformé de modestes villages en grandes villes – Tizi Ouzou, Guelma, Souk Ahras, Tiaret etc. – et «étouffé» les grandes villes côtières coloniales, comme Alger ou Annaba, sous le poids de leurs périphéries. Fait rare dans l’histoire humaine : en quelques années un pays peuplé à 90% de paysans devint à 48% urbanisé, après que l’ère coloniale eut bouleversé l’organisation de l’espace algérien traditionnel (monocentrique) que les Turcs avaient à peine touché. Trois sociétés radicalement différentes ont émergé. Marc Côte souligne à juste titre que, pour autant, ces trois sociétés et leurs organisations typiques n’ont pas été effacées l’une au profit de l’autre ; mais chacune d’elles maintenant son existence à côté de l’autre. Ce qui explique la pluralité et la diversité de la mentalité algérienne, particulièrement en ce qui concerne l’occidentalisation et l’ancrage dans la tradition.

La décision politique consistant à engager l’Algérie, sous prétexte de «parachèvement de l’indépendance», dans une voie d’ancrage traditionnel n’est discutable que dans la mesure où les conflits culturels et idéologiques qu’elle provoquait n’étaient pas maîtrisés. Or dans un tel contexte d’urbanisation massive et anarchique – caractérisé par un exode rural important que la douloureuse guerre de Libération esquissait déjà, mais que la politique d’industrialisation aggravait dangereusement –, la déclaration d’une nouvelle guerre contre les séquelles du colonialisme – ou le néocolonialisme – équivalait à mettre, sinon dans les faits du moins dans l’intention, une partie du pays hors-la-loi. Il ne s’agit pas seulement des berbérophones ou des francophones, ou encore de quelque minorité qui voyait, à tort ou à raison, dans l’occidentalisation un moyen d’assurer au pays un avenir moderne ; mais de tout un ensemble de structures, d’organisations à différents niveaux, et de comportements.

  La Charte de 1976 était pourtant en phase avec un processus déjà en cours. Les options économiques choisies, en bouleversant à la fois les structures coloniales et précoloniales, annonçaient des issues radicales destinées à parer aux dangers d’un colonialisme pourtant déjà défait, mais d’autant plus vivace dans les esprits que les dirigeants du pays eux-mêmes niaient objectivement sa défaite. L’islamisme n’étant pas la résurgence d’une mentalité précoloniale, mais l’expression et le produit d’un contexte contemporain marqué par une forte urbanisation non maîtrisée, c’est tout naturellement avec lui que le régime de Boumediene et surtout ceux qui vont le suivre auront à s’expliquer. Notamment sur la manière de poursuivre le combat contre un colonialisme toujours présent… Les contradictions du pouvoir algérien qui entendaient mener une politique et en annoncer une autre jetèrent le discrédit sur ses intentions réelles et l’amertume que l’on peut relever à son égard dans tous les discours islamistes, depuis leurs débuts, n’a d’égale que la propre amertume des autres courants idéologiques qui, dans un concert unanime, l’ont accusé de trahison.

En fait, tout dans l’histoire récente algérienne annonçait ces conflits culturels et idéologiques – la langue, la révolution, le colonialisme… Mais pas pour les dirigeants chez qui le problème national, quel qu’il soit, se résorbe dans le développement économique et ses retombées supposées. Ce n’est pas d’aveuglement qu’il s’agit, mais d’une incapacité bien compréhensible à gérer l’ingérable. Le fait est que, à tous les niveaux imaginables, les efforts bien réels de faire aboutir des programmes de développement, dont on ne soulignera jamais assez le mérite par ailleurs, n’ont abouti qu’à aggraver les tensions et les conflits. Leur retentissant échec, en octobre 1988, atteste d’une vérité bien souvent ignorée chez nous : sans l’adhésion des populations, ou sans la paix à tout le moins, rien de sérieux ne peut être accompli.

* L’Algérie ou l’espace retourné, éditions Media-Plus, 1993.      

 «Entre la continuelle fuite en avant que représente le modèle occidental et le retour intégral au passé que constitue le modèle traditionaliste, la voie est étroite, mais elle seule semble pouvoir permettre aux générations futures de savoir se situer face au monde et à elles-mêmes. Les Algériens sont volontiers séduits par l’exemple japonais, qui s’est fait moderne en gardant ses valeurs spécifiques, qui a intégré les permanences en refusant le conservatisme. L’histoire de l’Algérie a été plus bousculée que celle du Japon, et la continuité y a subi bien des à-coups. Aussi ce choix n’est-il pas facile à tenir». (Marc Côte).

Aïssa Khelladi

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Published by iflisen - dans actualités
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